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  • Évêques suisses et "mariage pour tous". (3) À temps et contretemps

    «Proclame la parole – [il s’agit de l’évangile] –, interviens à temps et à contretemps, explique, insiste, encourage, enseigne en toute patience.» Ainsi résonne l’appel pressant de saint Paul à son disciple et collaborateur Timothée. Ce dernier avait une fonction pastorale comparable à celle de nos évêques actuels. mariage,suisse,Église,couples homosexuels,homosexuallité

    Annoncer l’évangile dans un monde païen, telle est donc la belle et audacieuse mission de l’Église tout au long de son histoire. À temps et à contretemps. Selon que l’air du temps est plus ou moins ouvert à l’expérience chrétienne, en ce qu’elle a de plus original et de plus inouï.

    Tôt ou tard, les évêques suisses devront expliquer la position catholique après l’introduction en Suisse du très mal nommé «mariage pour tous», dont l’entrée en vigueur est fixée au 1er juillet 2022. Dans mon précédent article sur ce sujet, j’ai tenté de préciser la particularité de la vision catholique sur le mariage.

    La tâche des évêques s’annonce aussi délicate que nécessaire. En effet, en soi, le message chrétien confirme, éclaire et relance l’expérience que l’humanité fait depuis toujours de l’amour, du mariage, de la famille, de la transmission de la vie. Pourtant, d’un autre côté, l’expérience chrétienne, en sa nouveauté, peut heurter les idéologies et les coutumes dominantes d’une époque

    C’est donc à temps et à contretemps que les évêques suisses s’efforceront d’annoncer, d’expliquer et d’enseigner, en toute patience et vérité, la position catholique sur le mariage, que, pour ma part, j’ai tenté de rappeler dans mon article précédent.

    Aujourd’hui, je me propose simplement de signaler quelques défis que les évêques devront relever pour être au moins entendus et compris, sinon approuvés, de nos concitoyens, à commencer par les catholiques eux-mêmes.

    Parvenir à une position unanime

    La Conférence des évêques suisses (CES) n’est pas un collège comme l’est le Conseil fédéral. Les décisions de ce dernier se prennent à la majorité des membres du collège. Tous sont ensuite tenus de soutenir le choix qui l’a emporté, avec ou contre leur avis personnel. Rien de tel pour la CES.

    La CES, comme toutes les conférences épiscopales, est un organe de réflexion, d’échange et de coordination entre les évêques de notre pays. Elle n’est pas cependant au-dessus de chacun de ses membres. Chaque évêque conserve toujours sa pleine et entière responsabilité pastorale en ce qui concerne son diocèse.

    La Conférence des évêques ne peut parvenir à une position commune, sur un sujet précis, qu’à la condition que tous les membres donnent leur accord librement, en conscience. Il faut donc l’unanimité pour une déclaration officielle de la CES.

    Une seule opposition parmi les évêques suffit à empêcher une déclaration commune. Or, il est évident qu’il existe dans l’Église catholique, y compris parmi les évêques, des sensibilités pastorales, théologiques, spirituelles, morales différentes, en toute légitimité. Le catholicisme n’est pas ce bloc monolithique ni cette dictature que d’aucuns imaginent.

    On a donc vu, ces dernières années, la CES non pas divisée – il n’y a pas eu de schisme –, mais tout de même incapable de parvenir à l’unanimité sur des problèmes pastoraux majeurs. Songeons aux tensions récurrentes qui, dans un passé récent, ont agité le diocèse de Coire, avec leurs répercussions et leurs conséquences en Suisse.

    Il n’est pas impossible que certaines divergences de vue entre évêques aient empêché la Conférence de se prononcer clairement et unanimement sur le «mariage pour tous» avant le vote populaire de 2021.

    En 2019, la CES fut consultée par la Confédération sur le «mariage pour tous», qui n’était alors qu’un avant-projet. Tout en émettant des remarques critiques et des réserves, elle répondit qu’elle ne répondrait pas! « Restant consciente de ces graves enjeux éthiques, la CES s’abstient toutefois de prendre position pour ce qui concerne l’Avant-projet “Mariage civile pour tous”», déclara la CES.

    En décembre 2020, en revanche, quelques mois avant le vote populaire, la CES publia un communiqué très argumenté affirmant son rejet du projet de «mariage pour tous», en concluant notamment : «Consciente de ces graves enjeux éthiques, la CES ne peut pas accepter sous cette forme le projet „mariage pour tous“. […] la CES ne saurait se prononcer en faveur du projet “Mariage civil pour tous”. Elle estime que le débat n’est pas envisagé comme il se doit».

    La position de la CES a donc évolué dans le bon sens, entre 2019 et 2020. On peut s’en réjouir et en augurer qu’une déclaration à venir de la Conférence des évêques suisses sera à la fois claire et unanime. Faute de quoi, chaque évêque fera ce qu’il peut de son côté. Mais on y perdrait alors la force de conviction d’un consensus sans faille sur l’essentiel.

    Cibler et gérer la communication

    L’Église catholique est l’ensemble de toutes les personnes baptisées dans cette confession, clercs et laïcs. Ce n’est pas un bloc ni une dictature, répétons-le. C’est une mosaïque ou un enchevêtrement de degrés d’appartenance, de convictions, d’adhésions, de pratiques et de sensibilités.

    Dans une société sécularisée, toutes les Églises ont en outre perdu de leur prestige, de leur influence et de leur cohésion. C’est particulièrement vrai de l’Église catholique, dont le statut est aujourd’hui d’autant plus ébranlé qu’il semblait autrefois plus assuré.

    Un premier problème devrait retenir l’attention des évêques. Il concerne la communication de leur déclaration. À qui s’adressera-t-elle prioritairement? Quel en sera le cœur de cible? La part centrale des plus convaincus, des plus «cathos»? Ou la majorité qui doute, se tient à distance, questionne, critique, en prend et en laisse, ne suit pas, ne suit plus?

    La première option aurait l’avantage présumé de rassurer les plus militants, de les affermir dans leur fidélité, de les encourager à témoigner de leur foi au sein d’un monde déboussolé.

    L’autre option correspondrait peut-être mieux à ce que le pape François appelle une Église en sortie, s’efforçant de porter l’évangile dans les «périphéries» sociales, culturelles, religieuses. Si les évêques trouvent un langage audible pour la moyenne des gens, ils seront sûrs, du même coup, d’être parfaitement compris des convaincus.

    Parler d’amour en vérité, pas «comme tout le monde»

    Un autre problème spécialement épineux se posera à propos du sens de l’amour. C’est évidemment au nom de l’amour que les évêques devront parler, l’amour infini et surprenant révélé en Jésus Christ, l’amour qui prend son origine dans le mystère trinitaire et qui culmine dans la mort et la résurrection du Seigneur.

    Mais ils devront tenir compte du fait que c’est aussi au nom de l’amour que les lobbys LGBT ont mené campagne, avec le succès que nous savons, au nom d’un amour sentimental, romantique, passionnel, d’autant plus séduisant qu’il est moins contraignant.

    Il ne sera pas facile de dissiper les ambiguïtés et les faux-semblants concernant l’expérience amoureuse, le sens de l’altérité sexuelle, l’amour parental, le respect des droits de l’enfant. Mais c’est un beau défi à relever. Précisément à cause de l’amour révélé dans le Christ.

    Le sens catholique du mariage, un défi œcuménique

    Dans l’Église catholique, le mariage est un sacrement, autrement dit une réalité indissociablement humaine et divine. (Voir à ce sujet mon article précédent.) L’altérité sexuelle des époux, dès lors, est indispensable. Par elle se réalise, en effet, une alliance qui est union dans la différence et des différences. Elle reflète en humanité un autre alliance, une autre union des différences, celle qui unit le Christ et l’humanité, prolongement elle-même de l’alliance éternelle en Dieu lui-même, Père, Fils et Esprit, communion d’amour.  

    Il n’en va pas de même dans les Églises de la Réforme. Elles respectent certes et honorent le mariage, mais ne le considèrent pas comme un sacrement. La division entre chrétiens apparaîtra donc clairement, à propos du mariage, pour ce qu’elle est, hélas, un contre-témoignage.

    Et il ne sera pas facile aux évêques de rappeler, même aux catholiques, ce qu’est un sacrement, notamment celui du mariage, alors que nombre de mariages «à l’église» sont demandés par des époux éloignés de l’Église, peu informés de leur foi. Mais, de nouveau, l’occasion est belle d’annoncer la bonne nouvelle de l’amour de Dieu dans nos amours humaines.

    Affirmer la liberté religieuse de l’Église face à l’État

    Jusqu’ici, la loi suisse prescrivait que tout mariage religieux ne pouvait être célébré qu’après l’union civile des époux concernés. Cette obligation limitant quelque peu la liberté de culte pouvait néanmoins se comprendre dans la mesure où l’État et l’Église avaient exactement la même définition du mariage. C’était alors le moyen, pour l’État, de garder la main sur son état civil.

    Avec l’instauration en Suisse du «mariage pour tous», tout change. L’Église ne peut que constater la rupture, par l'État, du pacte social qui la liait à l’État en vertu d’une définition commune du mariage. Non seulement elle n’a aucune raison de reconnaître le faux «mariage pour tous», mais elle a toutes les raisons de s’en démarquer.

    L’Église catholique célébrera donc des mariages religieux pour les couples hétéros qui le demandent, en se prévalant de sa pleine et entière liberté de culte. Sans du tout tenir compte, me semble-t-il, d’une préalable union civile, maintenant dénaturée. Liberté serait laissée aux couples mariés religieusement dans l’Église catholique de conclure aussi la nouvelle union civile (faussement appelée mariage) avant ou après leur mariage religieux, ou jamais, puisque l’union libre n’est pas interdite en Suisse.

    Il y aurait donc deux registres des mariages, indépendants l’un de l’autre, celui de l’État et celui de l’Église catholique. En tout respect et toute distinction de la liberté de l’une et de l’autre instance.

    Accueillir et bénir les couples de même sexe

    L’existence de couples de même sexe n’est pas une nouveauté, puisque le partenariat enregistré, maintenant aboli, hélas, leur donnait déjà une reconnaissance et un statut légal. Maintenant, ils pourront se dire et se croire «mariés» civilement. L’Église catholique se doit de les accueillir avec amour, non pour ce qu’ils ne sont pas (mariés), mais pour ce qu’ils sont (unis en une communauté d’amour et de vie).

    L’Église pourrait très bien accorder sa bénédiction à de tels couples, qui en feraient la demande, après discernement avec eux de leur projet et de leurs motivations religieuses et humaines. Comme elle le fait depuis toujours pour les candidats au mariage.

    L’Église catholique dispose de deux catégories de rites sacrés, cultuels. Il y a, particulièrement, les sept sacrements, parmi eux le mariage. Et, plus largement, les «sacramentaux». Le droit canonique les définit comme «des signes sacrés par lesquels, d’une certaine manière à l’imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus à la prière de l’Église des effets surtout spirituels». Tels sont, par exemple, la consécration d’un autel, les bénédictions de personnes, de groupes ou de choses, les funérailles chrétiennes, etc.

    La bénédiction de couples de même sexe, à certaines conditions (comme pour le mariage), pourrait donc devenir un sacramental, selon un rituel officiel à créer, pratiqué dans un cadre à définir (privé? public?). Les couples ainsi bénis pourraient être accueillis ensuite simplement et publiquement dans les communautés catholiques.

    Conclusion

    Vivre et annoncer la vérité de l’amour, à temps et à contretemps, on l’aura compris, sera difficile et exigeant pour les évêques (et pour les fidèles). On peut prévoir des résistances, des oppositions, des moqueries, des insultes peut-être. Elles se manifesteront au sein de notre société où fleurissent les «déconstructions» de toute sorte et le brouillage de tous les repères.

    Mais, aussi surprenant que ce soit, une déclaration claire et courageuse des évêques, sur l’amour et le mariage, est assurée d’avance non d’un succès mondain, mais d’une fécondité humaine et spirituelle certaine, qui lui viendra du Christ sauveur et seigneur.

  • Évêques suisses et "mariage pour tous". 2) La vision catholique du mariage

    Quelle sera donc, ou quelle pourrait être, la déclaration de la Conférence des évêques suisses avant (ou après) l’entrée en vigueur du «mariage pour tous», le 1er juillet 2022? Elle pourrait aller dans le sens de ce qui suit. On peut le conjecturer sans trop de peine à partir de quelques éléments essentiels de la foi catholique. Mariage, société, Suisse, droit, homosexualité

    Avant d’en dire plus, il importe d’exclure quelques mauvaises hypothèses, qui ne cessent de surgir dans l’esprit de ceux qui n’ont qu’une connaissance imparfaite et superficielle de l’Église catholique. Il ne s’agit pas, pour l’Église, d’une question de morale sexuelle ni même de morale tout court, mais d’une question de foi. Il ne s’agit pas non plus d’une simple question de discipline, qui serait propre aux catholiques, mais d’un sujet touchant l’humanité en ce qu’elle a d’universel.

    Le propre de la foi catholique est d’embrasser l’universel humain. Au plus profond d’elle-même, elle écoute la parole de Jésus parlant de sa mort sur la croix : «Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes» (Jean 12,32). Ce que saint Paul redit à sa manière: «Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité» (Première lettre à Timothée 2,4). Cela vaut malgré la diversité de croyances ou d’incroyances parmi les hommes et parmi les chrétiens eux-mêmes.

    LE DÉNI DE RÉALITÉ DU «MARIAGE POUR TOUS»

    Connaître la vérité consiste avant tout et toujours à voir et comprendre le réel tel qu’il est, à ne jamais le trahir en le remplaçant par des idéologies et des fantasmes. Surtout quand il s’agit de la réalité humaine la plus foncière et la plus évidente, la différenciation sexuée qui distingue les hommes et les femmes.

    On l’a montré dans l’article précédent, le «mariage pour tous» repose tout entier sur le déni d’une réalité humaine fondamentale et évidente, l’altérité sexuelle. Appeler mariage l’union de deux personnes sans tenir compte de leur sexe, c’est faire comme si l’homme et la femme étaient interchangeables, comme s’il n’existait aucune différence significative entre eux, visible dans leur corps-esprit, notamment dans leur génitalité. Comme si un couple hétéro n’était pas naturellement fécond. Comme si un couple homo n’était pas, en tant que tel, stérile.

    Faire comme si… tel est bien le propre du mensonge, que le droit aussi bien que la politique devrait s’interdire comme de la peste. Le droit qui nie le réel humain pour le remplacer par une fiction est injuste. Ce n’est plus du droit, mais de l’arbitraire, de l’imposture. Un gouvernement et un parlement qui cautionnent et avalisent ce mensonge trahissent leur mission. Un peuple intoxiqué, qui ne se rend pas compte qu’il est manipulé, y perd sa liberté.

    LA VÉRITÉ TOUTE NUE DU RÉEL humain

    L’Église catholique ne pourra donc que dénoncer d’une manière ou d’une autre ce déni du réel. Elle ne le fera pas seulement au nom d’une élémentaire sagesse humaine, mais au nom du cœur de sa foi.

    L’action de dénoncer n’implique pas du tout que les évêques insultent ou agressent ou gourmandent les autorités, ni les médias, ni les organisations LGBT. On peut dénoncer avec douceur, courtoisie et charité. C’est même la façon la plus efficace de procéder. L’Église se contentera de dire ce que tous voient et savent déjà d’expérience, même quand ils feignent de l’ignorer. Elle le fera naïvement, innocemment, simplement. À l’instar de l’enfant dans ce conte d’Andersen, que je ne résiste pas au plaisir de résumer ici.

    Il y a longtemps vivait un roi qui aimait les beaux vêtements. Des filous se présentèrent et prétendirent qu’ils pouvaient tisser des habits magnifiques, insurpassables, que seuls des imbéciles ne seraient pas capables de voir et d’admirer. Le roi accepta et se dépouilla de tout ce qu’il portait. Les escrocs firent mine de le vêtir à neuf, splendidement. Le roi réunit sa cour, afin que tous contemplent l’habit que seuls les imbéciles seraient incapables de voir. Et tous les courtisans de féliciter, de s’extasier, aucun ne voulant risquer de passer pour un sot. Jusqu’à ce qu’un enfant s’écrie: «Mais, le roi est nu!»

    Or, voici qu’en acceptant le faux «mariage pour tous», la Suisse, emmené par ses autorités politiques, a prétendu revêtir l’homme et la femme d’une égalité juridique merveilleuse, insurpassable, que seuls les imbéciles ne pourraient pas admirer. Mais, sous cet habillage trompeur, l’homme et la femme restent nus, dans la splendeur de leurs corps différenciés et inégaux. Inégaux afin d’être complémentaires dans l’union des corps et dans la transmission de la vie. Inégaux, différents pour accéder ensemble, l’un par et pour l’autre, à une unité supérieure, à l’image de Dieu, communion d’amour dans la différenciation des Personnes divines, source débordante de vie.

    C’est leur bienheureuse inégalité physique et psychique qui rend l’homme et la femme complémentaires. C’est elle qui leur ouvre le chemin de la seule et véritable égalité, celle de l’amour.

    Seule l’union hétérosexuelle mérite le nom de mariage, parce que seule elle honore cette vérité toute nue de la condition humaine. Parce que les époux, homme et femme, sont différents, inégaux, ils sont ajustés l’un à l’autre pour l’union féconde de leurs corps non pareils.

    Parce qu’ils sont identiques, égaux en tout corporellement, les partenaires d’une union de même sexe, sont moins ajustés l’un à l’autre. Leur étreinte charnelle est biologiquement stérile, même quand elle procède d’un amour authentique.

    Les évêques suisses ne pourront donc, semble-t-il, que constater, comme l’enfant du conte, que la parure juridique du «mariage pour tous» masque et trahit la réalité, la vérité splendide et toute nue de la condition humaine, qui fait les femmes différentes des hommes pour mieux les unir. Ce constat, diront les évêques à qui veut les entendre, est enraciné dans la foi chrétienne.

    LA SOURCE ET LE MODÈLE TRINITAIRE DE L'ALTÉRITÉ SEXUÉE

    Pour fonder la position de l’Église catholique concernant le mariage, il convient de citer et de comprendre un verset essentiel de la première page de la Bible: «Dieu créa l’être humain (l’adam, le terrien) à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme (ish) et femme (isha) il les créa» (Genèse 1,27).

    À la différence des animaux qui sont créés «selon leur espèce», l’homme (au sens générique, l’adam) est créé selon l’image de Dieu. On remarque aussi la triple répétition du verbe créer, qui souligne par là un acte spécial de Dieu. Peu importe que cet acte ne soit pas perceptible au sein de l’évolution darwinienne. Il nous est ici révélé. L’article défini au singulier, le, met en évidence l’unité indissociable, l’égalité de ish et isha, qui sont ensemble l’être humain, l’adam. Le même article au pluriel, les, marque leur fondamentale différenciation, leur complémentarité.

    Si l’on veut comprendre, en chrétien, le sens de l’homme, le sens de l’humain, image de Dieu, il est indispensable de s’interroger sur Dieu lui-même. Quelle particularité, quelle qualité, quelle réalité peut-on découvrir en Dieu, qui se refléterait ensuite dans l’homme? C’est en Jésus que cette réalité divine s’est révélée, croient les chrétiens.

    «Dieu est amour»: cette affirmation aussi simple que mystérieuses de saint Jean, dans sa Première Lettre, dit tout en trois mots. L’unité, l’unicité de Dieu n’est donc pas arithmétique, mais relationnelle. Dieu est amour en lui-même. Il n’est pas un et unique en ce sens qu’il serait seul. Quelle expérience de l’amour pourrait-il, en effet, connaître en pareil cas? L’unité de Dieu est d’un tout autre ordre. Celui de l’amour infini, total, débordant qui unit le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

    Il y a donc en Dieu de la différence! Qui n’est en rien séparatrice, mais qui constitue au contraire la source permanente, jaillissante d’une communion parfaite, infinie. Le Père engendre éternellement son Fils, à qui il se donne sans réserve. Le Fils ne possède rien en propre, mais se reçoit éternellement et totalement du Père, vers lequel il s’élance lui-même dans un élan de reconnaissance infinie. Leur union est à ce point débordante et intense qu’elle s’exprime dans un «nous», qui est leur souffle commun, leur respiration, leur vie, et que nous appelons l’Esprit saint.

    Trois Personnes qui se donnent totalement et éternellement les unes aux autres. En Dieu, plus il y a de différenciation, plus il y a d’union. Miracle divin d’un amour qui nous dépasse infiniment, mais que nous pouvons tout de même comprendre un petit peu grâce à notre propre expérience de l’amour. Notamment, mais pas seulement, dans l’expérience conjugale.

    L’UNION GRÂCE À L’ALTÉRITÉ SEXUÉE

    La divine union dans la différence est donc inscrite de façon indélébile dans l’altérité sexuée de l’être humain, homme et femme, appelés à s’aimer, à se donner l’un à l’autre, par un apprentissage d’un amour qui les fera ressembler de plus en plus au modèle divin. Un amour d’où de nouvelles vies humaines peuvent surgir, dans une fécondité inépuisable.

    L’altérité sexuelle des humains reflète ce qui peut l’être de ce qu’on pourrait appeler «alterunité» divine. Un seul Dieu en trois Personnes, unies d’un amour, qui nous reste insondable, mais qui nous fait signe au plus intime de notre conscience et de notre expérience. 

    Il s’ensuit qu’un couple de même sexe ne peut être assimilé à un couple hétérosexuel. Cela n’implique aucune dépréciation des couples homos. Deux femmes, deux hommes peuvent s’aimer d’un véritable et grand amour, qui les transforme et les conforme à l’image de Dieu. Leur amour peut aussi devenir fécond, d’une fécondité sociale généreuse, tandis que la fécondité biologique leur demeure impossible.

    C’est une souffrance pour beaucoup d’entre eux, une pauvreté qu’ils n’ont pas choisie. Quelque chose s’est passé dans leur évolution personnelle, quelque chose d’indéfinissable, qui les oriente affectivement, érotiquement, sexuellement vers une personne de leur sexe. L’expression corporelle de l’amour, dans un couple gay ou lesbien, sera marquée par des corps moins complémentaires que ceux d’un couple hétéro. Et par l’impossibilité de procréer avec l’être aimé.

    Il est évident que l’Église catholique se doit d’accueillir et d’accompagner les couples de même sexe, ceux du moins qui attendent quelque chose d’elle. Ce n’est pas en les déclarant faussement identiques et pareils aux couples hétéros que l’Église respectera la réalité des couples homos. C’est au contraire en les accueillant avec leur différence qu’elle trouvera avec eux, à leur écoute, des voies praticables, non seulement d’amour, mais aussi de sainteté.

    LE MARIAGE, SIGNE SACRÉ DE L'ALLIANCE ENTRE DIEU ET L'HUMANITÉ

    Pour les catholiques, le mariage est un sacrement. Qu’est-ce que cela veut dire? Un sacrement est un expérience ou une situation humaine où se manifeste et se réalise en même temps, de façon certaine et particulière, une action divine. Autrement dit, l’alliance humaine entre les époux, homme et femme, possède une signification qui la dépasse. Elle est le signe par excellence d’une autre alliance, celle que Dieu a nouée irrévocablement avec toute l’humanité.

    Le Fils de Dieu est devenu l’un d’entre nous en Jésus. En sa personne se réalisent les noces d’amour entre le divin et l’humain. Noces scellées à jamais sur la croix, dans le sang de Jésus, versé par amour des pécheurs, afin de les conduire tous à la résurrection et au bonheur sans limite et sans fin, que nous appelons le Ciel. La descente vertigineuse du Fils de Dieu dans notre humanité rend possible la montée vertigineuse de l’humanité dans la divinité.

    Cette signification sacrée du mariage apparaît clairement dans lettre de saint Paul aux Éphésiens (5,25…32): « Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ: il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle, afin de la rendre sainte […] Comme dit l’Écriture: “L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.” Ce mystère est grand, je le dis en référence au Christ et à l’Église.»

    Le mot Église est à entendre ici dans un sens universel, à savoir le rassemblement voulu par Dieu de toute l’humanité dans la «demeure du Père», que nous appelons le Ciel.

    ACCUEILLIR LES COUPLES DE MÊME SEXE

    L’Église catholique peut donc très bien accueillir les couples de même sexe et cheminer avec eux, sans pour autant les confondre avec les couples hétéros en qui se reflète mieux et plus clairement l’union ahurissante dans la différence réalisée par le Fils divin épousant l’humanité.

    Le plus difficile, pour les évêques, sera sans doute d’affirmer clairement et sereinement ce qui précède sans dévaloriser en rien ni mépriser ni rejeter les couples de même sexe. Une  déclaration épiscopale, que j’espère, devrait au contraire offrir et ouvrir une nouvelle pastorale de ces couples, à inventer petit à petit avec eux, en toute patience, écoute et persévérance.

    Une nouvelle pastorale de ces couples est exigée par le principe même qui oblige l’Église à ne pas confondre couples homos et couples hétéros, à savoir le respect et la prise en compte d’un réel différencié. L’homosexualité est une réalité aussi évidente que l’hétérosexualité foncière de l’humanité en général.

    Réalité mystérieuse, impossible à réduire à des catégories abstraites, difficile à comprendre et à vivre, d’abord par les personnes concernées. Réalité qui mérite mieux que des réponses superficielles, comme le «mariage pour tous», emplâtre sur une jambe de bois.

    Une chose devrait être certaine aux yeux de l’Église catholique. La réalité des personnes homosexuelles nous est donnée à comprendre, à accueillir et à «sauver» comme toute autre réalité de ce monde. Ce n’est pas la morale qui sauve, mais l’amour. Sauver exige de rencontrer, d’accueillir et d’aimer.

    Pourquoi pas une bénédiction les couples de même sexe qui demanderaient cela à l’Église catholique au nom de leur foi sincère et de leur espérance en Jésus Christ? Cela pourrait se faire, de cas en cas, sans aucune confusion avec la bénédiction nuptiale d’un couple hétérosexuel.

    Aux spécialistes de la liturgie de faire preuve d’intelligence et de créativité, afin d’adapter les rites – ceux qu’on appelle «sacramentaux», distincts des sacrements – aux besoins pastoraux du moment, attentifs aux signes des temps, que Dieu nous donne de déchiffrer dans l’esprit de Jésus et de son évangile, jamais enfermant, toujours libérateur!

    (Prochain et dernier volet de cette réflexion: Quelles difficultés avant et après une déclaration des évêques ?)