Église

  • Église à genoux. Heureusement pour nous tous

    L’Église de France à genoux, en confiance, honneur et dignité, a demandé pardon au Christ sauveur pour les péchés commis par certains de ses représentants et de ses membres. C’était le 6 novembre 2021, à Lourdes, au pied d’une croix érigée devant le sanctuaire. Un grand et profond silence après l’accablant rapport de la CIASE sur les abus sexuels. Église, pardon, abus sexuels, hypocrisie, vérité

    Dépouillée de ses apparences et de ses parures, cette Église a pu enfin témoigner simplement de la grâce de son Seigneur, ce Christ que les abuseurs et leurs complices avaient trahi, agressé, blessé violemment en la personne de milliers d’enfants, d’adolescents, d’adultes.

    Enfin, la miséricorde toute-puissante peut couvrir de son manteau la nudité des pécheurs qui se livrent à elle. Pour être guéris et pour que d’autres puissent guérir aussi de leurs blessures.

    Cet acte de conversion est immense, parce qu’il est profond et collectif. C’est tout le Corps de l’Église catholique de France qui se tourne en vérité vers son Seigneur, contemplant les plaies du Crucifié, d’où coulent comme d’une source pure l’eau du pardon et le sang de l’amour.

    Cette expérience fait date. Elle marque un tournant décisif, qui entraînera, espérons-le, dans son élan les Églises du monde entier. Aucune autre communauté catholique ne pourra se dispenser, espérons-le, d’entrer dans le sillage de l’Église de France en sa conversion de Lourdes. Sauf à se condamner elle-même à l’insignifiance ou à l’endurcissement.

    Quelque chose s’est produit et se poursuit en France, qui anticipe déjà ce que nous pouvons attendre de l’expérience à venir du Synode sur la synodalité : un retournement des cœurs, un changement de cap, un coup de Pentecôte.

    Nue et revêtue de lumière divine dans sa pitoyable misère, l’Église catholique en France diffuse maintenant une clarté douce et puissante dans la nuit lourde des péchés du monde, de l’hypocrisie, des violences infligées aux petits et aux faibles, de l’orgueil et des lâchetés.

    Affaiblie sociologiquement, dénoncée, dépouillée, démasquée, l’Église de France, en cette expérience à développer, n’a jamais été aussi grande et aussi luisante d’une clarté qui n’est pas la sienne, mais celle de Pâques.

    On croirait entendre l’âme de l’Église murmurer ou crier comme saint Grégoire de Narek, poète et docteur de l’Église :

    « Et maintenant, que vas-tu faire, ô mon âme perdue ? Où te cacheras-tu, et comment te sauver ? Comment quitter la prison de tes fautes ? […] Jusqu’au moindre élan de mes pensées les plus secrètes, je te les confesserai et les déploierai devant toi, mon Seigneur et mon Dieu.

    « La mesure, en effet, dont je mesurerai les inculpations de mon âme est celle même que me mesurera ton infinie miséricorde. Et les grâce que je recevrai alors abonderont d’autant plus que mes fautes seront plus lourdes. […]

    « Tu es, Seigneur, celui qui purifie. Tu es, malgré les fautes et les iniquités, celui qui protégea la maison de Jacob. Tu es celui qui enseigne la loi aux pécheurs sur la route. Tu es celui qui convertit la dureté de nos cœurs de pierre dans la fluidité de la chair, notre malléable substance, pour qu’elle accueille ta parole. […]

    « Rends la lumière aux yeux aveugles de mon âme, étends sur moi ta droite pour dispenser la vie, de crainte que la lampe de ma confiance ne soit mise sous le boisseau. […] « Étends vers moi ta droite secourable pour me sauver, Seigneur, car je trébuche. […] Viens me chercher et guéris-moi de la perdition. »

    Puissent tous les pécheurs que nous sommes, personnellement et collectivement, entrer dans cette expérience de la miséricorde plus grande que nos plus lamentables aveuglements.

  • Noël, divine folie

    À Noël, nous fêtons l’anniversaire de la rencontre la plus improbable qui soit, lorsque Dieu et l’homme ne font plus qu’un, en ce nouveau-né sur la paille, Jésus. Ce moment de l’histoire est enraciné dans le mystère insondable qui précède et enveloppe toute l’histoire de l’univers et de l’humanité, le mystère brûlant de l’Amour absolu. Ce même moment est la ressaisie par Dieu de toute création pour l’emporter dans les hauteurs divines. noël,Église,sens de la vie,dieu,jésus

    Avant Noël, il n’y a pas rien, mais tout. Et de même, après Noël, il n’y a pas rien, mais tout – changé du tout au tout. Telle est l’étrange aventure, qui nous concerne tous, qui nous embarque tous, pour notre bonheur, et que je résume ici. Commençons par un coup d’œil étonné sur l’univers matériel (l’espace-temps, les galaxies) et sur nous-mêmes, humains.

    Tout ça, pourquoi ? Comment ? Et pour quoi ?

    L’univers existe, nous n’en finissons pas de le connaître et de l’explorer. Mais plus nous le découvrons, moins nous trouvons en lui sa raison d’être. Il pourrait ne pas exister, mais il existe. On se demande d’où vient son présumé début, que nous appelons le Big Bang. On se demande aussi où va l’univers, s’il va quelque part, dans son expansion permanente et accélérée.

    Quant à nous, les humains, notre existence aussi est problématique, avec ce mélange en nous de matière et de non-matière (conscience, pensée, émotions, désir, amour). Tout entiers plongés dans la nature la plus matérielle qui soit, nous n’en vivons pas moins au-dessus de la nature, la tête et le cœur dans le surnaturel. Nous en faisons l’expérience tous les jours. Et nous nous demandons ce qui arrive à nos proches quand ils meurent. Le surnaturel est-il alors englouti par le naturel? Ou est-ce plutôt le naturel transfiguré dans le surnaturel?

    Dieu deviné puis révélé

    De tout temps, les humains ont pressenti l’existence de réalités supérieures, invisibles, puissantes présidant aux phénomènes naturels. Des esprits, des énergies, des dieux, un seul Dieu… Comment les humains sont-ils parvenus à deviner ces réalités surnaturelles? Tout simplement, parce qu’ils en faisaient l’expérience en eux-mêmes: pouvoirs de la pensée, des émotions, de l’amour, de la haine. Du surnaturel ressenti par eux et en eux, au surnaturel transcendant toute chose, il n’y avait finalement qu’un pas. Un saut de pensée.

    Est-ce un saut illusoire, l’homme projetant sa propre image sur un écran invisible et irréel? Ou bien cela est-il un reflet dans l’humain d’un divin plus que réel? Contemplons, autant que faire se peut, le visage de Dieu qui, de fait, s’est révélé. En Jésus, précisément.

    Jésus appelle Dieu son propre Père, de qui il se reçoit lui-même et à qui il se remet totalement lui-même, à chaque instant de sa vie et de sa mort. Il a conscience d’être la parfaite image de ce Père. «Qui me voit, voit le Père», affirme-t-il. Mais il n’est pourtant pas le Père, il est uniquement le Fils, à qui le Père se donne sans réserve, dans un échange d’amour et de reconnaissance, qui a la consistance d’une Personne, l’Esprit Saint.

    Dieu est en lui-même tourbillon d’amour et d’échanges entre les trois Personnes divines. Tourbillon, et non face à face immobile. Tourbillon infini, débordant de vie et de bonheur. Débordant? En qui, vers qui, pour qui? En Dieu, vers Dieu, pour Dieu! Seul l’infinie réalité de Dieu est capable d’accueillir en elle l’infini débordement de son amour et de sa vie. À moins que…

    Un incroyable désir de créer

    … À moins que le débordement divin ne se déverse en d’autres êtres. Mais ces deniers n’existent pas. Ou plutôt, ils n’existent – si on peut dire – que dans le désir de Dieu. Ce qui n’est pas rien, le désir de Dieu étant tout-puissant. Il ne reste plus à Dieu que de réaliser l’objet de son désir.

    À vrai dire, la chose n’est pas si simple. C’est quasiment la quadrature du cercle. L’impossible. Mais l’impossible n’est-il pas précisément le propre de Dieu? De quoi s’agit-il en l’occurrence?

    Dieu va créer en lui-même une sorte d’espace – appelons-le ainsi –, qui n’est pas encore vraiment lui, mais presque. Un espace non encore divin, mais capable de recevoir le débordement divin.

    Cette opération, la création, n’est rien de moins ni rien d’autre qu’une manière, pour Dieu, de se désapproprier de lui-même, non pour se perdre, mais pour être trouvé par d’autres que lui, innombrables.

    Imaginons, pourquoi pas, en toute naïveté, une délibération en Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. Tout commence par une rumeur circulant entre les Trois. «Ce bonheur infini d’aimer qui est le nôtre, le désir brûle en nous de le communiquer à d’autres que nous, à des myriades d’autres. Mais comment y parvenir, puisque ces autres n’existent pas?» On en parle.

    L’Esprit Saint. «En moi, qui suis l’Amour qui nous unit, ce désir brûle comme un feu, mais aussi comme une blessure, celle de l’infinie liberté par laquelle nous nous donnons les uns aux autres. Libres d’aimer et de nous laisser aimer, c’est tout notre bonheur. Comment communiquer notre amour à d’autres que nous, sans leur donner du même coup la liberté de l’accepter ou de le refuser?»

    Le Fils. «Père, c’est de toi que je reçois tout ce que je suis. Tu t’es désapproprié en ma faveur de tout ce que tu es, sauf de ta bienheureuse paternité, qui fait toute ma joie. Le désir que d’autres, innombrables, connaissent l’allégresse et la jubilation d’être aimés et comblés par toi, Père, comme moi, autant qu’il est possible, ce désir fait naître en moi un autre désir, celui de me désapproprier de ma filiation exclusive, afin de la communiquer à d’autres.»

    Le Père. «Oui, toi, mon Bien-Aimé Fils, te voici donc prêt à prendre sur toi tous les risques de notre projet? Surtout le plus grand d’entre eux, celui d’être méconnu, rejeté, haï?»

    Le Fils. «Oui, Père, car c’est ainsi, jusque dans le rejet, que je manifesterai le plus clairement l’amour extrême qui me vient de toi, plus grand et plus fort que toute haine.»

    Le Père. «Ton oui, mon Bien-Aimé Fils, entraîne le mien. Douloureusement. Car il implique que je me dessaisisse, que je me sépare de toi, en quelque sorte. Bienheureuse douleur, cependant, puisque ce sera l’occasion d’exercer encore ma paternité et de te retrouver, mon Bien-Aimé, quand tu seras devenu l’aîné d’une multitude de frères et de sœurs.»

    L’Esprit Saint. «Ô Père si aimant, ô Fils tant aimé, donnez-moi d’être moi-même le débordement de votre amour!»

    Voilà, c’est donc décidé. De toute éternité, Dieu choisit de créer en lui un «espace» pour nous, les humains, qui commence par la création de ce que nous appelons l’espace-temps, à savoir l’univers en son immensité vaguement mesurée par la vitesse de la lumière se perdant dans les trous noirs.

    Signe vertigineux de l’univers

    Depuis qu’il existe, l’homme a contemplé le ciel, la lune et les étoiles. Parce qu’il était debout, son visage pouvait se tourner plus haut que lui-même. Contrairement à tous les animaux dont le regard est rivé au sol et à ce qui s’y passe. Même les aigles passent leur temps à espionner ce qui bouge au-dessous de leurs ailes.

    Qu’est-ce donc que les humains ont probablement vu et compris, depuis toujours, en regardant le ciel? D’abord que la terre n’est pas le tout du réel, enveloppée et surplombée qu’on la voit d’une voûte immense, lointaine, inatteignable, mais bien visible.

    Le ciel est inatteignable depuis en bas, mais pas d’en haut. Un lien mystérieux, à sens unique, relie le ciel et la terre. Du ciel vient d’abord la lumière, celle du soleil le jour, celle des étoiles et de la lune la nuit. Lumière, source de vie. À ce don de la lumière, l’homme répond par sa joie, par son regard illuminé. Peut-être un jour par ses bras levés en signe d’adoration.

    Un dialogue s’établit ainsi entre l’homme et le ciel, un lien réciproque. Du ciel tombe aussi la pluie, qui pénètre et féconde la terre. Celle-ci répond en se parant des végétaux, qui ressemblent un peu à l’homme parce qu’ils se dressent aussi vers le haut: les arbres des forêts, les fleurs et les plantes qu’on peut manger, plus tard cultiver.

    Mais du ciel tombe aussi parfois la foudre, terrible et indomptable puissance, menace de mort subite. On peut imaginer l’allégresse ahurie des humains lorsqu’ils se sont aperçus qu’ils pouvaient s’approprier le feu allumé par la foudre, l’apprivoiser et le domestiquer.

    Enfin, voyant le ciel si ordonné, si bien réglé par le rythme des jours et des nuits, des saisons, par la ronde harmonieuse des étoiles, l’homme a vu le ciel comme un langage où tout ce qu’il voyait était signe d’autre chose. Dans le ciel était peut-être inscrit, de façon codée, mais déchiffrable, le plus grand secret, le plus grand mystère: l’avenir et le destin des humains.

    De ce regard-là, il ne nous reste que l’astrologie et les horoscopes. On s’arrête alors aux signaux, oubliant ce qu’ils visent, à savoir l’auteur probable du langage des signes dans le ciel. On s’en va alors errants comme des mages qui n’auraient pas compris le sens d’une étoile les guidant vers Jérusalem.

    Aujourd’hui, la science a complètement bouleversé notre regard sur le ciel. À vrai dire, notre connaissance traverse l’horizon de notre ciel, il découvre l’immensité de l’univers, avec ses milliards de galaxies et sa fuite en avant vers on ne sait quoi.

    Cela peut donner le vertige, voire inspirer quelque terreur. «Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie», écrivait Pascal. Mais le silence des espaces n’est peut-être pas total. Il pourrait bien nous murmurer quelque chose d’un peu confus, mais de très attirant: le sens de l’infini. L’infini muet et indifférent de la nature et de la matière pourrait nous donner une première approche, une envie de l’Infini divin, qui nous veut du bien.

    Sens de l’homme

    Serions-nous faits pour l’Infini? Si oui, cela expliquerait pourquoi nous sommes en quelque sorte inachevés, les êtres les plus inachevés qui soient. Illimités, immortels en désir, nous sommes de fait limités de toute part, mortels. Quelque chose, beaucoup de choses manquent toujours à notre bonheur, aussi bien en quantité qu’en qualité.

    Les animaux aussi sont limités, plus que nous. Mais ils ne le savent pas. Parce qu’ils ne sont pas touchés par ce qui nous travaille au plus profond de nous: le désir d’infini et la conscience de nos limites.

    Qui accueille la révélation chrétienne, enracinée dans le judaïsme, peut entendre et comprendre avec allégresse le sens de notre inachèvement. La vie terrestre nous est donnée (gratuitement) comme un apprentissage de l’expérience qui nous ouvre le chemin du Ciel – non le ciel au-dessus de nos têtes, mais le Ciel, qui est Dieu lui-même, plénitude d’amour débordant. Apprendre à aimer, tel est le sens de notre vie terrestre. Et, pour cela, apprendre à nous laisser aimer de plus en plus par Dieu, reconnu en Jésus Christ.

    La bascule de Noël

    Dieu a donc décidé non seulement de nous créer, ce n’est pas rien! mais aussi de nous sauver. Sauver de quoi? Tout simplement de toutes nos limites terrestre, afin que s’accomplisse son et notre désir d’éternité. Le but, c’est que l’humain devienne divin. Ce qui est évidemment impossible par l’humain lui-même.

    Quand il se prend pour Dieu, l’homme devient au contraire le plus monstrueux des êtres. Capable de tout pour dominer, posséder, jouir. En vain. En pure perte de soi et d’autrui. En haine de soi et en haine d’autrui.

    Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu. Pour que l’homme devienne dieu, Dieu commencera par devenir homme. C’est ce qu’annonce l’ange Gabriel à une jeune fille appelée Marie. Elle répond: «Que tout se passe pour moi selon ta parole».

    Neuf mois plus tard, ce sera Noël, dont nous fêtons l’anniversaire chaque 25 décembre. Dieu et l’homme ne font plus qu’un en la personne de ce nouveau-né, Jésus.

    Et commence alors la suite du programme divin, projet fou, redisons-le. La collaboration entre Dieu et nous en vue de la divinisation de toute personne humaine, qui le croira et le voudra. Collaboration infiniment libre et garantie du côté de Dieu. Collaboration plus ou moins consentie, plus ou moins consciente, plus ou moins réussie du côté de l’homme.

    Nous sommes tous lancés, peut-être à notre insu, dans cette aventure, depuis le moment où tout a basculé, du non-sens à l’amour, le jour du premier Noël.

    En attendant la rédemption universelle

    Et maintenant? Nous attendons l’accomplissement final du divin projet. Déjà réalisé en germe par la résurrection du Christ et par le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte, il n’en finit pas de s’épanouir chaque fois qu’un humain trépasse, c’est-à-dire traverse le rideau de l’ultime limite, la mort, pour se retrouver dans les bras ouverts du Père, dans la joie offerte du Fils et dans la douce étreinte de l’Esprit.

    Se trouvera-t-il quelqu’un pour se haïr tellement qu’il dirait non à tout cela? On n’en sait rien, mais on a bien le droit d’espérer que personne ne désespérera jamais à ce point de soi-même.

    Et on a bien le droit, et peut-être le devoir d’amour, de nous aimer tellement les uns les autres que d’autres, tous les autres, ne voudront que cela, être aimé et, de ce fait, apprendre à aimer.

     

  • Évêques suisses et "mariage pour tous". (3) À temps et contretemps

    «Proclame la parole – [il s’agit de l’évangile] –, interviens à temps et à contretemps, explique, insiste, encourage, enseigne en toute patience.» Ainsi résonne l’appel pressant de saint Paul à son disciple et collaborateur Timothée. Ce dernier avait une fonction pastorale comparable à celle de nos évêques actuels. mariage,suisse,Église,couples homosexuels,homosexuallité

    Annoncer l’évangile dans un monde païen, telle est donc la belle et audacieuse mission de l’Église tout au long de son histoire. À temps et à contretemps. Selon que l’air du temps est plus ou moins ouvert à l’expérience chrétienne, en ce qu’elle a de plus original et de plus inouï.

    Tôt ou tard, les évêques suisses devront expliquer la position catholique après l’introduction en Suisse du très mal nommé «mariage pour tous», dont l’entrée en vigueur est fixée au 1er juillet 2022. Dans mon précédent article sur ce sujet, j’ai tenté de préciser la particularité de la vision catholique sur le mariage.

    La tâche des évêques s’annonce aussi délicate que nécessaire. En effet, en soi, le message chrétien confirme, éclaire et relance l’expérience que l’humanité fait depuis toujours de l’amour, du mariage, de la famille, de la transmission de la vie. Pourtant, d’un autre côté, l’expérience chrétienne, en sa nouveauté, peut heurter les idéologies et les coutumes dominantes d’une époque

    C’est donc à temps et à contretemps que les évêques suisses s’efforceront d’annoncer, d’expliquer et d’enseigner, en toute patience et vérité, la position catholique sur le mariage, que, pour ma part, j’ai tenté de rappeler dans mon article précédent.

    Aujourd’hui, je me propose simplement de signaler quelques défis que les évêques devront relever pour être au moins entendus et compris, sinon approuvés, de nos concitoyens, à commencer par les catholiques eux-mêmes.

    Parvenir à une position unanime

    La Conférence des évêques suisses (CES) n’est pas un collège comme l’est le Conseil fédéral. Les décisions de ce dernier se prennent à la majorité des membres du collège. Tous sont ensuite tenus de soutenir le choix qui l’a emporté, avec ou contre leur avis personnel. Rien de tel pour la CES.

    La CES, comme toutes les conférences épiscopales, est un organe de réflexion, d’échange et de coordination entre les évêques de notre pays. Elle n’est pas cependant au-dessus de chacun de ses membres. Chaque évêque conserve toujours sa pleine et entière responsabilité pastorale en ce qui concerne son diocèse.

    La Conférence des évêques ne peut parvenir à une position commune, sur un sujet précis, qu’à la condition que tous les membres donnent leur accord librement, en conscience. Il faut donc l’unanimité pour une déclaration officielle de la CES.

    Une seule opposition parmi les évêques suffit à empêcher une déclaration commune. Or, il est évident qu’il existe dans l’Église catholique, y compris parmi les évêques, des sensibilités pastorales, théologiques, spirituelles, morales différentes, en toute légitimité. Le catholicisme n’est pas ce bloc monolithique ni cette dictature que d’aucuns imaginent.

    On a donc vu, ces dernières années, la CES non pas divisée – il n’y a pas eu de schisme –, mais tout de même incapable de parvenir à l’unanimité sur des problèmes pastoraux majeurs. Songeons aux tensions récurrentes qui, dans un passé récent, ont agité le diocèse de Coire, avec leurs répercussions et leurs conséquences en Suisse.

    Il n’est pas impossible que certaines divergences de vue entre évêques aient empêché la Conférence de se prononcer clairement et unanimement sur le «mariage pour tous» avant le vote populaire de 2021.

    En 2019, la CES fut consultée par la Confédération sur le «mariage pour tous», qui n’était alors qu’un avant-projet. Tout en émettant des remarques critiques et des réserves, elle répondit qu’elle ne répondrait pas! « Restant consciente de ces graves enjeux éthiques, la CES s’abstient toutefois de prendre position pour ce qui concerne l’Avant-projet “Mariage civile pour tous”», déclara la CES.

    En décembre 2020, en revanche, quelques mois avant le vote populaire, la CES publia un communiqué très argumenté affirmant son rejet du projet de «mariage pour tous», en concluant notamment : «Consciente de ces graves enjeux éthiques, la CES ne peut pas accepter sous cette forme le projet „mariage pour tous“. […] la CES ne saurait se prononcer en faveur du projet “Mariage civil pour tous”. Elle estime que le débat n’est pas envisagé comme il se doit».

    La position de la CES a donc évolué dans le bon sens, entre 2019 et 2020. On peut s’en réjouir et en augurer qu’une déclaration à venir de la Conférence des évêques suisses sera à la fois claire et unanime. Faute de quoi, chaque évêque fera ce qu’il peut de son côté. Mais on y perdrait alors la force de conviction d’un consensus sans faille sur l’essentiel.

    Cibler et gérer la communication

    L’Église catholique est l’ensemble de toutes les personnes baptisées dans cette confession, clercs et laïcs. Ce n’est pas un bloc ni une dictature, répétons-le. C’est une mosaïque ou un enchevêtrement de degrés d’appartenance, de convictions, d’adhésions, de pratiques et de sensibilités.

    Dans une société sécularisée, toutes les Églises ont en outre perdu de leur prestige, de leur influence et de leur cohésion. C’est particulièrement vrai de l’Église catholique, dont le statut est aujourd’hui d’autant plus ébranlé qu’il semblait autrefois plus assuré.

    Un premier problème devrait retenir l’attention des évêques. Il concerne la communication de leur déclaration. À qui s’adressera-t-elle prioritairement? Quel en sera le cœur de cible? La part centrale des plus convaincus, des plus «cathos»? Ou la majorité qui doute, se tient à distance, questionne, critique, en prend et en laisse, ne suit pas, ne suit plus?

    La première option aurait l’avantage présumé de rassurer les plus militants, de les affermir dans leur fidélité, de les encourager à témoigner de leur foi au sein d’un monde déboussolé.

    L’autre option correspondrait peut-être mieux à ce que le pape François appelle une Église en sortie, s’efforçant de porter l’évangile dans les «périphéries» sociales, culturelles, religieuses. Si les évêques trouvent un langage audible pour la moyenne des gens, ils seront sûrs, du même coup, d’être parfaitement compris des convaincus.

    Parler d’amour en vérité, pas «comme tout le monde»

    Un autre problème spécialement épineux se posera à propos du sens de l’amour. C’est évidemment au nom de l’amour que les évêques devront parler, l’amour infini et surprenant révélé en Jésus Christ, l’amour qui prend son origine dans le mystère trinitaire et qui culmine dans la mort et la résurrection du Seigneur.

    Mais ils devront tenir compte du fait que c’est aussi au nom de l’amour que les lobbys LGBT ont mené campagne, avec le succès que nous savons, au nom d’un amour sentimental, romantique, passionnel, d’autant plus séduisant qu’il est moins contraignant.

    Il ne sera pas facile de dissiper les ambiguïtés et les faux-semblants concernant l’expérience amoureuse, le sens de l’altérité sexuelle, l’amour parental, le respect des droits de l’enfant. Mais c’est un beau défi à relever. Précisément à cause de l’amour révélé dans le Christ.

    Le sens catholique du mariage, un défi œcuménique

    Dans l’Église catholique, le mariage est un sacrement, autrement dit une réalité indissociablement humaine et divine. (Voir à ce sujet mon article précédent.) L’altérité sexuelle des époux, dès lors, est indispensable. Par elle se réalise, en effet, une alliance qui est union dans la différence et des différences. Elle reflète en humanité un autre alliance, une autre union des différences, celle qui unit le Christ et l’humanité, prolongement elle-même de l’alliance éternelle en Dieu lui-même, Père, Fils et Esprit, communion d’amour.  

    Il n’en va pas de même dans les Églises de la Réforme. Elles respectent certes et honorent le mariage, mais ne le considèrent pas comme un sacrement. La division entre chrétiens apparaîtra donc clairement, à propos du mariage, pour ce qu’elle est, hélas, un contre-témoignage.

    Et il ne sera pas facile aux évêques de rappeler, même aux catholiques, ce qu’est un sacrement, notamment celui du mariage, alors que nombre de mariages «à l’église» sont demandés par des époux éloignés de l’Église, peu informés de leur foi. Mais, de nouveau, l’occasion est belle d’annoncer la bonne nouvelle de l’amour de Dieu dans nos amours humaines.

    Affirmer la liberté religieuse de l’Église face à l’État

    Jusqu’ici, la loi suisse prescrivait que tout mariage religieux ne pouvait être célébré qu’après l’union civile des époux concernés. Cette obligation limitant quelque peu la liberté de culte pouvait néanmoins se comprendre dans la mesure où l’État et l’Église avaient exactement la même définition du mariage. C’était alors le moyen, pour l’État, de garder la main sur son état civil.

    Avec l’instauration en Suisse du «mariage pour tous», tout change. L’Église ne peut que constater la rupture, par l'État, du pacte social qui la liait à l’État en vertu d’une définition commune du mariage. Non seulement elle n’a aucune raison de reconnaître le faux «mariage pour tous», mais elle a toutes les raisons de s’en démarquer.

    L’Église catholique célébrera donc des mariages religieux pour les couples hétéros qui le demandent, en se prévalant de sa pleine et entière liberté de culte. Sans du tout tenir compte, me semble-t-il, d’une préalable union civile, maintenant dénaturée. Liberté serait laissée aux couples mariés religieusement dans l’Église catholique de conclure aussi la nouvelle union civile (faussement appelée mariage) avant ou après leur mariage religieux, ou jamais, puisque l’union libre n’est pas interdite en Suisse.

    Il y aurait donc deux registres des mariages, indépendants l’un de l’autre, celui de l’État et celui de l’Église catholique. En tout respect et toute distinction de la liberté de l’une et de l’autre instance.

    Accueillir et bénir les couples de même sexe

    L’existence de couples de même sexe n’est pas une nouveauté, puisque le partenariat enregistré, maintenant aboli, hélas, leur donnait déjà une reconnaissance et un statut légal. Maintenant, ils pourront se dire et se croire «mariés» civilement. L’Église catholique se doit de les accueillir avec amour, non pour ce qu’ils ne sont pas (mariés), mais pour ce qu’ils sont (unis en une communauté d’amour et de vie).

    L’Église pourrait très bien accorder sa bénédiction à de tels couples, qui en feraient la demande, après discernement avec eux de leur projet et de leurs motivations religieuses et humaines. Comme elle le fait depuis toujours pour les candidats au mariage.

    L’Église catholique dispose de deux catégories de rites sacrés, cultuels. Il y a, particulièrement, les sept sacrements, parmi eux le mariage. Et, plus largement, les «sacramentaux». Le droit canonique les définit comme «des signes sacrés par lesquels, d’une certaine manière à l’imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus à la prière de l’Église des effets surtout spirituels». Tels sont, par exemple, la consécration d’un autel, les bénédictions de personnes, de groupes ou de choses, les funérailles chrétiennes, etc.

    La bénédiction de couples de même sexe, à certaines conditions (comme pour le mariage), pourrait donc devenir un sacramental, selon un rituel officiel à créer, pratiqué dans un cadre à définir (privé? public?). Les couples ainsi bénis pourraient être accueillis ensuite simplement et publiquement dans les communautés catholiques.

    Conclusion

    Vivre et annoncer la vérité de l’amour, à temps et à contretemps, on l’aura compris, sera difficile et exigeant pour les évêques (et pour les fidèles). On peut prévoir des résistances, des oppositions, des moqueries, des insultes peut-être. Elles se manifesteront au sein de notre société où fleurissent les «déconstructions» de toute sorte et le brouillage de tous les repères.

    Mais, aussi surprenant que ce soit, une déclaration claire et courageuse des évêques, sur l’amour et le mariage, est assurée d’avance non d’un succès mondain, mais d’une fécondité humaine et spirituelle certaine, qui lui viendra du Christ sauveur et seigneur.