"Se suicider dans la dignité", est-ce possible?

Peut-on se suicider dans la dignité? Le lecteur de cet article répondra lui-même à cette interrogation. En revanche, je m’efforcerai ci-après de clarifier le sens et les enjeux de cette question, telle qu’ils apparaissent dans nos sociétés occidentales vieillissantes, taraudées par les débats sur l’euthanasie et l’aide au suicide.MS 10.02.06ter.jpg

 «Mourir dans la dignité», un slogan confisqué et détourné

En France comme en Suisse, des associations se sont constituées sous le nom d’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD). En réalité, ce qu’elles réclament, promeuvent est la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. En Suisse, elles mettent déjà en œuvre l’incitation et l’aide au suicide, en vertu d’un article obsolète du Code pénal helvétique, détourné aujourd’hui de son sens originel.

L’Association Exit Suisse romande devrait donc, pour être honnête, s’afficher avec le sigle ADSD (Association pour le Droit de se Suicider dans la Dignité) et non ADMD. Ce serait plus juste et clair, mais évidemment moins efficace pour conquérir un large public.

Au-delà de son intérêt marketing, le subterfuge verbal, qui couvre le suicide évitable et anormal du vaste manteau de la mort inévitable et normale, pousse à nous interroger sur ce qu’il signifie vraiment si on le pense comme un droit.

Un droit de mourir, conçu comme un droit de l’homme, un droit naturel, est absurde. Mourir est une pure nécessité que la nature nous impose, comme à tous les vivants. Il en va de même du «droit de vivre» qui nous fut accordé par notre conception et notre naissance, pour un temps, sans que nous l’ayons demandé ni revendiqué.

Si en revanche on pense le «droit de mourir» comme un droit positif, que l’État devrait garantir, on retombe dans l’absurde. Pour deux raisons. Primo, parce que l’État ne peut que se soumettre à une nécessité implacable de la nature, celle de mourir. Il ne peut pas l’empêcher. Quant à la garantir, ce serait ridicule puisqu’elle est absolument garantie par la nature elle-même. Secundo, parce qu’une tâche prioritaire de l’État consiste au contraire à garantir la liberté de vivre, autrement dit le libre exercice du droit de vivre que tous les citoyens tiennent non de l’État, mais de leur nature humaine.

Ce qui précède concerne clairement et uniquement le fait de «mourir», de perdre sa vie sans l’avoir voulu. Il n’en va pas de même, évidemment, du suicide, auquel la nature résiste et s’oppose au contraire totalement. Confondre ou mélanger mort et suicide ne peut donc que conduire à des malentendus d’autant plus graves qu’ils sont inaperçus, dissimulés et non pensés. Surtout quand on les attache faussement à une notion de droit.

Le suicide est un homicide voulu et exécuté sur sa propre personne, laquelle est à la fois victime et cause directe de sa mort. Ce n’est pas un mourir comme les autres. C’est un homicide délibéré, autrement dit un meurtre. Le devoir incombe à l’État de protéger la vie des citoyens, de prévenir et d’empêcher, autant que possible, tout homicide, y compris par suicide. La prévention du suicide est donc une mission importante de l’État et aussi des citoyens eux-mêmes. Y a-t-il, peut-il y avoir des exceptions à cela? On y reviendra plus bas, après un bref examen de la notion de dignité humaine.

Tout homme vit et meurt toujours dans la dignité

La notion de dignité mérite d’être précisée et questionnée. Sans dérouler ici de savants arguments philosophiques, on peut les résumer comme suit. La dignité (humaine) est ce qui interdit de traiter l’homme comme une chose, manipulable et utilisable, ni comme une valeur dépendant de l’appréciation ou de la dépréciation de ceux qui prétendent l’évaluer comme on évalue en Bourse le prix d’un produit ou d’un service.

La dignité humaine est ce qui oblige tout humain à considérer tout autre humain pour ce qu’il est, un humain. Elle est inhérente à la personne humaine et lui appartient, elle ne lui vient ni de la société ni d’autrui. Elle est égale pour tous, indépendamment des qualités, de l’âge, de l’origine sociale, de la couleur de peau, des performances, des capacités, quelles qu’elles soient, des uns et des autres.

La dignité est la même pour un bébé, un adulte, un vieillard, une personne riche et bien portante, une personne handicapée, malade, pauvre, etc. Même un criminel ne perd pas sa dignité, malgré ses comportement qui la contredisent, mais ne la suppriment pas. C’est au nom même de sa dignité, qu’il n’a pas respectée lui-même,  qu’il doit être jugé et puni s’il est reconnu coupable. En espérant qu’il se comportera à l’avenir humainement, dignement.

Elle est donc imperdable et inaliénable du début à la fin de la vie de quiconque. Il en reste un souvenir même après la mort, puisque le cadavre humain n’est pas traité comme une chose. Des rites de sépultures en attestent d’aussi loin qu’on en trouve des traces dans la préhistoire et dans l’histoire de l’humanité.

La dignité humaine ne dépend donc ni de la considération d’autrui, ni des actes qui la contredisent, que ces actes viennent d’autrui ou de soi. Elle n’est pas à confondre avec la santé, la fortune, le succès, la puissance. Elle subsiste aussi dans la maladie, la pauvreté, l’échec, la faiblesse. Dans ce genre de situation, non seulement elle n’est pas diminuée, mais elle en appelle au contraire à être honorée davantage.

Toute personne humaine vit donc toujours dans sa dignité, honorée concrètement ou non par soi ou par autrui. Quiconque n’honore pas la dignité de n’importe quel autre humain n’honore pas non plus la sienne propre. Ces vérités sont sans exception. Et concernent toute la durée d’une existence humaine, y compris l’événement de la fin de vie, quelles qu’en soient les circonstances (accident, maladie, vieillesse, meurtre).

La dignité humaine est reflétée immédiatement par tout visage humain. Elle exige non seulement le respect, mais aussi l’amour, sous sa forme la plus élémentaire, à savoir le désir que l’autre, tout autre, vive.

Pratiquement, notre amour commence toujours par se porter sur ceux qui nous sont proches et semblables, d’une manière ou d’une autre, pour s’élargir progressivement à d’autres, idéalement à tous. Tout amour, ne fût-ce que d’une seule autre personne, contient cependant en germe la capacité de s’ouvrir à tous. Tout amour, en effet, est sortie de soi, expérience du bonheur qui nous vient de la rencontre d’autrui.

Aux sources de la peur d’aimer

Tout amour éveille donc en nous le désir d’aimer encore, d’aimer davantage, d’aimer toujours. L’amour est une tension infinie, sans limite, vers plus d’amour. Tension tellement vertigineuse qu’elle peut susciter aussi peur et inquiétude. Peur de ne pas être aimé en retour, peur de ne pas être digne d’amour, peur d’un amour trompeur et sans avenir, peur de soi-même et peur d’autrui.

Derrière toutes ces peurs se cache une question troublante. L’être humain que je suis, un parmi tant d’autres, existe-t-il parce que voulu, désiré, aimé d’avance par quelqu’un d’autre? Pour se risquer à aimer, ne faut-il pas d’abord se croire aimé, se recevoir soi-même comme un fruit de l’amour? Cette assurance nous vient évidemment de notre expérience précoce d’avoir été accueilli par nos parents ou par ceux qui en ont été les substituts.

Mais mes vrais parents eux-mêmes n’ont pas choisi l’être concret et particulier que je suis. Ils n’ont choisi ni mon caractère, ni ma personnalité. Ils m’ont accueilli et progressivement découvert comme une surprise étonnante, une nouveauté en éclosion permanente.

À la question «Mon être est-il fruit d’un amour ou fruit du hasard?», nul autre que moi ne peut répondre. Et je ne peux y répondre que par un acte de foi consenti ou refusé, sans preuve contraignante, ni d’un côté ni de l’autre. Un chrétien croit qu’il tire son existence et sa personne d’un Dieu qui l’aime et le crée par amour. Cet amour me précède jusque dans les plus profondes racines de mon être. J’y suis en sécurité. Pour aimer à mon tour.

Qui se croit fruit du hasard demeure dans l’incertitude, suspendu aux aléas d’un hasard qui présiderait à tout ce qui lui arrive, à tous les événements de sa vie, comme à tout ce qui se produit ou non dans la nature. Ses expériences d’amour seront donc avant tout affaire de chance ou de malchance.

Les deux perspectives peuvent plus ou moins coexister, mais l’une des deux prédominera, le pari de Dieu ou le pari du hasard. Mais ce sera toujours un pari, dont les effets se manifesteront à travers nos expériences concrètes d’amour avec nos semblables. Nous les vivrons toujours avec une part d’incertitude, que seul un pari de confiance – en l’autre et ultimement en Dieu – nous permettra de surmonter.

Si je n’ai pas la conviction de foi que l’amour de Dieu me précède et m’est garanti sans condition, je n’échapperai pas à l’alternative suivante. Ou bien, n’étant pas aimé, je ne pourrai pas non plus m’aimer, je ne pourrai donc que me haïr – de n’être pas aimé. Ou bien, je vivrai dans l’illusion de m’aimer moi-même en trompant ma faim d’amour par des produits de remplacement: manipulation, séduction et domination d’autrui, consommation d’objets (produits, services, plaisirs), y compris ces objets de satisfaction que peuvent devenir les autres humains aux yeux de qui se retranche dans l’amour-haine de soi.

La tentation du non-amour

La tentation survient et revient sans cesse de nous nous enfermer dans des positions de repli. De distinguer ceux avec qui l’amour semble possible et ceux qui nous effraient parce que trop différents. Nous ne cessons de dessiner et de redessiner la carte de nos zones d’amour ou d’amitié, avec ses frontières apparentes, ses tunnels ou ses passerelles permettant de les franchir, avec ses retranchements et ses ouvertures.

Ce qui décide de ses configurations changeantes, ce sont nos expériences d’amour. Ce qui fige les frontières, c’est le non-amour, autrement dit la haine. Haine d’autrui et haine de soi, simultanément. Selon que je me crois ou non fruit d’un amour absolu, qui me précède et me porte. Et non fruit d’une nature aveugle – c’est cela, le hasard – laquelle ne pouvant aimer ne peut que haïr, non d’animosité – pour cela, il faut avoir une âme –, mais d’aversion froide et indifférente.

Nous pouvons donc nous sentir et nous ressentir, à tort ou à raison, comme des concurrents, voire des ennemis d’autres individus, d’autres groupes. Jusqu’à nous jalouser, à nous haïr les uns les autres. Un combat se livre en nous et parmi nous entre l’amour et la haine. Laquelle de ces réalités vaincra l’autre? Dans nos vies personnelles et dans nos sociétés, dans l’humanité? La réponse ne peut venir que du cœur de chacun, uni à d’autres, aussi nombreux que possible, qui feront le même pari, celui de Dieu, et non celui du hasard.

Pour ceux qui font le pari de Dieu, d’un Dieu bon et aimant, créateur de tous les humains, la dignité humaine appartient donc à toute personne, elle est imperdable, elle exige de tous un respect inconditionnel, du début à la fin de la vie. Elle est inscrite dans le visage de l’autre, tout autre, de façon indélébile. Elle interdit l’homicide. Elle en appelle à l’amour.

La dignité humaine, ainsi conçue comme universelle, si elle interdit l’homicide, interdit-elle du même coup cet homicide particulier qu’est le suicide? Telle est la question qu’on tentera de poser maintenant.

Penser le suicide

Le suicide n’est pas une mort comme les autres, quelles qu’en soient les modalités (foncer dans un mur, se jeter sous un train, sauter d’un pont, avaler ou s’injecter une drogue létale, se tirer une balle dans la tête, s’ouvrir une veine dans sa baignoire, etc.).

Toutes les morts humaines sont par définition des homicides, mais des homicides en principe voulus par personne. Ces homicides viennent la plupart du temps de la nature elle-même. Nous sommes mortels par nature. Malgré notre désir profond, naturel aussi, de vivre, donc de ne pas mourir. La mort n’est donc pas ce que nous souhaitons. Elle nous arrive néanmoins.

La mort peut aussi nous arriver à travers l’acte criminel d’un autre. C’est le meurtre ou l’assassinat. S’il est décidé et exécuté par quelqu’un, en non par la nature, il n’est certainement pas voulu ni consenti par la victime!

Le suicide, lui, est non seulement un homicide, mais un homicide voulu et exécuté par la victime elle-même, avec ou sans l’aide d’autrui. C’est le meurtre de soi-même par soi-même.

Il importe de ne pas confondre l’acte suicidaire avec le souhait de mourir, le désir que la mort arrive, afin que l’on soit délivré d’une situation jugée insupportable (douleur, souffrance, angoisse, dépression, grand âge). Le souhait de mourir peut même devenir une prière, voire une intuition mystique, pour qui désire ardemment la vie nouvelle promise par le Christ, par exemple. Dans ces cas, celui qui souhaite mourir s’en remet à Dieu à qui il confie son vœu et à qui il se confie lui-même, librement, d’autant plus qu’il croit en un Dieu qui l’aime infiniment.

Il y a suicide et suicide

Une autre distinction s’impose encore. Il y a suicide et suicide. Il y a le suicide «accidentel» résultant d’une détresse tellement intense que la personne ressent comme une urgence de passer à l’acte. La pression intérieure, et peut-être extérieure, est tellement puissante qu’elle court-circuite la raison raisonnante, le temps de la réflexion. Pareil suicide s’impose subitement, même si l’idée en a peut-être mûri souterrainement, comme cela peut arriver à n’importe qui, sans qu’il s’ensuive un passage à l’acte. Suicide subit, donc, et par conséquent suicide en quelque sorte subi par la victime autant que pratiqué par elle.

Ce n’est pas de ce genre de suicide, dont personne n’est juge, qu’il est question ici.

Nous parlons maintenant du suicide délibéré, envisagé librement, presque décidé, préparé par exemple par l’appartenance à une association d’aide au suicide, alors qu’on jouit encore d’une bonne santé, d’une vie normale. C’est quasiment un pacte contre soi-même, un pacte à mort.

Comment expliquer un tel projet, si contraire au désir naturel de vivre? Vu le nombre de personnes qui, en Suisse, font ce choix, on peut exclure l’hypothèse qu’il s’agit d’égarés, de malades psychiques. Au contraire, ils se portent bien, sont lucides, pas méchants. Ils sont normaux, d’une normalité banale.

En revanche, ce sont des anticipateurs. Ils voient venir de loin le danger. Et veulent s’en protéger. Le danger existe bel et bien: finir sans vie dans la douleur et dans la souffrance, dans l’impuissance, dans la perte de ses capacités, dans la dépendance. Bref, ils envisagent d’avance les pires scénarios d’une survie qui, à leurs yeux, ne serait plus vraiment une vie, mais plutôt une torture physique et mentale.

De la peur à la haine de soi?

Face à ces scénarios du pire, que personne évidemment ne souhaite ni à soi ni à ses proches, même les soins palliatifs apparaissent suspects, inefficaces, redoutables. Comment croire qu’ils puissent être des témoignages d’amour authentique, alors qu’ils ne peuvent être vécus dans la réciprocité, le soignant et le soigné n’étant pas sur pied d’égalité de pouvoir, de compétence, de liberté?

Comment croire que je puisse être soigné avec respect, avec amitié si je ne peux pas donner en retour quelque chose de comparable à ce que je reçois? Comment croire que je sois digne d’un amour à ce point désintéressé? Même quand ils s’exercent dans un cadre professionnel, donc salarié, les soins palliatifs impliquent, en effet, une gratuité, un désintéressement – incroyable?

On le voit, la question fondamentale est bien celle de croire ou non à un amour qui m’est proposé uniquement en vertu de ma dignité humaine. Un amour sans cause, en quelque sorte. La question est aussi, du même coup, de croire ou non à ma dignité humaine imperdable. Ou de faire dépendre cette dignité, la mienne ou celle d’autrui, de la santé, de la beauté, de la fortune, des compétences physiques, intellectuelles, sociales d’un humain.

Les projets de suicide planifié, organisé d’avance reposent sur deux hypothèses implicites, peu conscientes. La première est que, dans les scénarios du pire, je perdrais ma dignité. La seconde est que, dès lors, personne ne saurait m’aimer véritablement.

Qu’il y ait une haine parfaitement normale des situations de dépendance, chacun le comprend parce que chacun la ressent, peu ou prou. Mais contre qui ou contre quoi diriger les énergies délétères de cette haine? Contre Dieu, éventuellement, si on croit qu’il existe et qu’il tire les ficelles du monde, mais un tel Dieu n’est-il pas inatteignable? Contre la société? Elle n’y peut rien. Contre les médecins et la médecine qui veut nous aider à devenir de plus en plus vieux et en relative bonne santé? Pas très raisonnable.

Finalement, la seule réalité qui reste à haïr, et donc à tuer, c’est soi-même. Se détruire pour échapper non seulement à la souffrance et à la dépendance, mais pour échapper aussi à l’offre d’un amour auquel on ne croit pas. Sans qu’on sache exactement pourquoi.

Les paradoxes de l’aide au suicide programmée

Sous quelque angle qu’on l’aborde, le projet de suicide assisté apparaît paradoxal, plein de contradictions. Est-il une façon d’affirmer sa dignité humaine? Ou une façon de faire disparaître cette dignité en même temps que soi-même. Est-il un acte de liberté suprême? Ou le renoncement définitif à toute liberté. Est-il l’expression ultime d’un amour de soi? Ou le signe d’une secrète détestation de soi.

Dans quelle profondeur de la conscience se trouvent des éléments de réponse à ces alternatives? Impossible d’en juger d’une façon générale. Impossible non plus de sonder les profondeurs d’autrui. En revanche, chacun peut tenter de trouver quelques lueurs en explorant silencieusement, patiemment ses propres compréhensions et expériences de la dignité, de la liberté, de l’amour de soi. Sont-elles tendues vers la conservation de soi ou vers la destruction de soi?

D’autres questions ardues et paradoxales émergent si, changeant de niveau, on s’interroge sur l’instauration du suicide comme droit, comme liberté individuelle, que l’État devrait garantir. L’État peut-il garantir d’autres libertés que celles qui permettent de vivre aussi bien que possible? En garantissant un droit au suicide, l’État ferait-il autre chose que de légitimer une forme homicide? Si le suicide était considéré comme une liberté individuelle, celle-ci devrait être accordée à tous les citoyens, qui sont par définition égaux devant la loi. L’État lui-même ne devrait-il pas, dans ce cas, interdire toute prévention du suicide en la déclarant contraire à une liberté fondamentale?

Le mystère obscur de la mort humaine

De l’expérience de la mort, nous ne voyons qu’une face, la seule apparente, la fin de vie – qui est encore de la vie. L’autre face, le mourir lui-même, nous est totalement inconnu. Nous le connaîtrons quand nous mourrons. Entre la mort clinique et la mort achevée, il subsiste un écart, un délai, une sorte d’entre-deux. D’innombrables expériences dites de mort imminente en témoignent.

Les personnes qui les ont vécues rapportent un certain dédoublement d’elles-mêmes dans ces états limites. Leur conscience ou leur vrai moi se trouvait en quelque sorte en surplomb de leur corps physique allongé sur un lit d’hôpital ou une table d’opération, entouré de médecins ou de proches pour qui ce corps avait totalement cessé de vivre. Elles-mêmes se voyaient souvent traverser une sorte de tunnel, attirées vers une lumière douce et bienfaisante qui les attendait. Puis, volontairement ou non, elles sont revenues vers et dans leur corps, à la surprise des témoins de cette réanimation imprévue.

Beaucoup de personnes ayant traversé cette expérience pour en revenir déclarent ne plus craindre la mort, sachant qu’elle est un chemin vers un bonheur entrevu. Elles ajoutent souvent que leur vision de la vie est changée, renouvelée. Elles se disent libérées des faux attachements aux satisfactions superficielles de l’avoir, du paraître, du pouvoir. Elles ont maintenant une expérience intime d’être aimées et, de ce fait, de pouvoir et de vouloir aimer.

L’expérience intime du suicide. Une hypothèse

La face apparente du suicide assisté, celle qui précède la mort clinique, semble sinon douce, en tout cas indolore, une sorte d’endormissement. Si du moins tout se passe comme prévu, ce qui n’est pas toujours le cas. Qu’en est-il en revanche de l’entre-deux possible entre mort clinique et mort achevée, en cas de suicide aidé? Un voyage en douceur et paix vers la lumière entrevue dans les expériences de mort imminente?

Nous n’en savons strictement rien. Cela devrait nous inciter à la prudence et à la réflexion. Il est probable que les choses ne se passent pas de la même manière pour tous, tant il s’agit à chaque fois d’une expérience des plus intimes et des plus singulières.

Une hypothèse mérite toute notre attention. Elle peut nourrir notre discernement, sans que nous puissions la vérifier d’aucune façon avec certitude. Mais l’expérience que nous avons tous, au moins un peu, de l’amour, de la joie, du bonheur, de la haine, de la vie, nous permettra de soupeser patiemment le pour et le contre. Voici l’hypothèse.

Il est vraisemblable que tout dépendra des ressorts les plus secrets et les plus réels qui ont animé quelqu’un durant sa vie et vers son suicide, ressort de l’amour ou ressort de la haine. Amour de soi et, inséparablement, amour d’autrui. Haine de soi et, inséparablement, haine d’autrui. Les deux ressorts pouvant agir simultanément, avec sans doute la prédominance de l’un sur l’autre.

Deux conclusions certaines

Les réflexions qui précèdent débouchent, me semble-t-il, sur deux conclusions certaines, malgré tant d’incertitudes et d’inconnues. La première concerne la conscience de chacun, la seconde est un choix de société.

1) Le plus sûr chemin vers une bonne mort est celui d’une vie bonne, autrement dit une vie vécue comme un apprentissage patient de l’amour, amour reçu et amour donné. Une vie progressivement libérée de toute haine, de soi ou d’autrui. La foi chrétienne en Dieu amour, révélé en Jésus Christ, offre pour cela une ressource inépuisable, à nulle autre pareille.

2) La principale et peut-être la seule prévention vraiment efficace du suicide en fin de vie est de tout miser sur des soins palliatifs de qualité, à développer encore et, surtout, à mettre à disposition de tous. Notamment dans nos sociétés vieillissantes et quelque peu déprimées.

N.B. En ce qui concerne la Suisse, il serait essentiel et urgent de réviser sérieusement l’article désastreux et obsolète de notre Code pénal, qui fait de notre pays un eldorado de l’incitation et de l’aide légales au suicide. Au moment de sa rédaction et de sa promulgation, cet article avait un sens contraire à celui qu’il a pris aujourd’hui, par détournement. L’idée, à l’époque, était de pénaliser l’incitation et l’aide au suicide. On a cru bon, à l’époque, dans un contexte tout à fait différent du nôtre, d’admettre une exception pour des cas rares de mobile non égoïste. L’exception est devenue, sinon la règle, du moins la chose (presque) banale.

  

 

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