Évêques suisses et "mariage pour tous". 1) L'énigme d'une dérive politique

Le nouveau droit du mariage, voté par les Suisses en 2021, entrera en vigueur le 1er juillet 2022. Entretemps, la Conférence des évêques suisses (CES), devrait sans doute exprimer ce qui en découle du point de vue de la foi catholique concernant la nature et la sacramentalité du mariage. Elle devra notamment expliquer clairement ce que l’Église catholique peut offrir, ou ce qu’elle doit refuser, aux couples hétérosexuels et aux couples de même sexe. mariage, évêques suisses, Eglise et société

L’exercice est difficile, semé d’embûches, il sera l’objet probable de vives critiques et d’incompréhensions. Il n’est pas question, évidemment, de prodiguer ici des conseils aux évêques, mais plutôt d’inviter les catholiques à prier pour que leurs pasteurs reçoivent lumière et force de l’Esprit saint en ce moment crucial de leur mission.

Il importe aussi, en attendant la décision des évêques suisses, de bien voir et de bien mesurer l’ampleur des difficultés qu’ils devront surmonter. Je le ferai en trois temps. Primo, je rappellerai pourquoi et en quoi le «mariage pour tous» est une erreur, voire un crime juridique et politique, étonnamment présenté, et compris par beaucoup, comme un progrès. C’est l’objet du présent article.

Il faudra montrer, dans un deuxième article, que  les unions civiles homosexuelles ne peuvent pas être reconnues comme des mariages par l’Église catholique. Non pas pour des raisons de morale ou de discipline, ni même par simple respect de la réalité sexuée de l’humanité, mais pour un motif fondamental de foi au Dieu trinitaire, qui s’est révélé en et par Jésus Christ.

Enfin, tertio, on évoquera, dans un troisième article, pourquoi le témoignage attendu des évêques suisses suppose de leur part un effort particulier et méritoire de courage et de vérité, non seulement pour affronter les critiques et les oppositions mondaines et sociétales à prévoir du «dehors», mais aussi pour parvenir entre eux, au sein de la CES, à une décision claire et unanime, malgré les différences normales et compréhensibles des points de vue spontanés des uns et des autres.

HISTOIRE ÉNIGMATIQUE D'UNE ERREUR JURIDIQUE ET POLITIQUE

La mise en équivalence des unions hétéros et des unions homos, sous la même et dès lors fausse appellation de mariage, transgresse deux principes fondamentaux, organisateurs du droit, pour autant que ce dernier se veuille juste et équitable, ce qui devrait aller de soi dans une vraie démocratie.

Un premier principe fondamental exige de nommer et de traiter différemment des réalités différentes. La transgression de ce principe ne peut s’effectuer qu’au prix d’un mensonge, d’un déni délibéré de réalité. Mensonge, ici, niant la différence foncière, évidente entre l’homme et la femme, entre couple homo et couple hétéro

Un second principe interdit l’arbitraire. La racine empoisonnée de l’arbitraire est précisément le déni de réalité, le placage absolument condamnable d’une même étiquette sur des réalités foncièrement inégales. En niant de fait la différenciation sexuelle des époux, en faisant fi de l’aptitude des uns à la procréation et de l’inaptitude des autres à l’engendrement, le législateur trahit le réel qu’il devrait au contraire servir et aménager en vue du bien commun, notamment le bien des enfants, gravement mis en cause maintenant, de même que les relations de filiation, de paternité, de parentalité.

Comment le peuple suisse a-t-il pu avaler d’aussi grosses couleuvres? Comment s’est-il trouvé une majorité de citoyens et de cantons pour accepter que soit déclaré vrai ce que tous savent faux, à savoir la non-différenciation de l’homme et de la femme, la non-différenciation des couples hétéros et homos en ce qui concerne l’engendrement, la redéfinition arbitraire du mariage au mépris du réel?

Je ne vois qu’une réponse à ces questions. L’opinion publique a été manipulée de longue main par des influenceurs puissants, non formellement coordonnés, mais poussant tous dans la même et mauvaise direction. Quelles sont donc ces forces de pression, hélas convergentes, sans forcément le vouloir, pour certaines d’entre elles? J’en vois trois.

La première et la plus active est constituée par les organisations LGBT. Qu’elles défendent les intérêts et les droits de leurs membres est évidemment légitime. C’est leur rôle. Mais qu’elles le fassent à coups de mensonges explicites ou implicites est inacceptable. Or, c’est bien ainsi, en disant le faux, que ces lobbys ont mené leur campagne. Les homosexuels n’ont pas droit au mariage en Suisse: faux. Le bien de l’enfant est garanti aussi bien par de vrais parents que par deux personnes de même sexe: faux. C’est l’amour de deux personnes adultes (hétéros ou homos) qui régit le droit du mariage: faux. Les couples homos sont plus «arc-en-ciel», c’est-à-dire davantage témoins de la diversité humaine que les couples hétéros: faux. Tous les couples, hétéros ou homos, ont un droit fondamental et égal à devenir parents: faux. Les personnes LGBT, en Suisse, sont l’objet de discriminations injustes et de mauvais traitements systémiques: faux. On pourrait continuer la litanie.

La seconde force de pression, la plus puissante en capacité d’influencer l’opinion, est évidemment celle des médias: presse écrite et audio-visuelle. En général et en démocratie, il règne une saine et très utile diversité de tendances, d’opinions parmi les médias, notamment sur les sujets de société. L’esprit critique et la pluralité des angles de perception et des grilles d’analyse font en principe partie inhérente du travail journalistique. On peut habituellement s’en féliciter. Et en féliciter la plupart des médias.

Mais, en ce qui concerne le «mariage pour tous», un phénomène étrange n’a cessé de se manifester depuis des années. Toute la presse a emboité le pas à la propagande LGBT. Elle s’est massivement engagée en faveur de la «déconstruction» du mariage dit «patriarcal» et de son remplacement par l’union civile indifférenciée que nous connaissons, hélas, maintenant. Au nom de l’amour et du bonheur, de la joie de vivre!

Comment expliquer cette unanimité, à supposer qu’elle soit explicable? Un premier élément peut être invoqué, à la décharge apparente des médias. Ils fonctionnent, comme on le sait et le comprend, selon un principe qu’on peut résumer ainsi: «Un train qui déraille, c’est une nouvelle. Les trains qui arrivent à l’heure, ce n’est pas de l’info puisque c’est normal et banal». Les médias sont donc spontanément attirés par ce qui sort de l’ordinaire, par l’extraordinaire, par l’inattendu, par ce qui surprend.

Un autre facteur a sans doute aussi joué un rôle important, que les journalistes avoueront moins volontiers, dont ils ne sont peut-être même pas toujours conscients. Dans le marché difficile de la communication écrite et audiovisuelle, tous les médias sont concurrents. Tous s’efforcent d’être les meilleurs ou parmi les meilleurs en ce qui concerne la mise en évidence de l’inhabituel, de l’inattendu.

Tous veulent gagner la course au choc des images et au poids des mots. Au point d’en perdre, en l’occurrence, leur capacité de se distinguer par une prise de distance et par une critique aussi impartiale que possible.

Bref, c’est l’emballement général des médias pour la cause LGBT. C’est à qui sera plus rose que rose et plus arc-en-ciel qu’arc-en-ciel. Les avis contraires sont systématiquement ringardisés, censurés, marginalisés. Une presse aussi unanime, sur un sujet aussi sensible de société, a de quoi inquiéter une démocratie non totalitaire, où le pluralisme des idées devrait être la règle.

À la décharge des médias, on pourrait encore alléguer qu’ils font en somme confiance aux autorités et aux institutions politiques de notre pays, toutes favorables au faux «mariage pour tous». Mais cet argument ne tient guère. Le devoir de la presse est au contraire de s’interroger et d’enquêter aussi sur les détenteurs de n’importe quel pouvoir, économique, religieux ou politique. Un suivisme béat des discours dominants, de la part des médias, n’a rien de rassurant concernant la bonne santé d’une démocratie.

Voilà qui nous conduit à nous questionner sur le fait le plus incompréhensible, à mes yeux, à savoir le parti pris des autorités politiques de la Suisse en faveur du faux «mariage pour tous», introduit au mépris des principes fondamentaux du droit, évoqués plus haut. J’avoue ici que l’attitude de nos autorités politiques me choque d’autant plus que j’avais – et que j’ai encore, quoique moins naïvement – une haute estime pour nos institutions et pour leurs représentants attitrés.

Un signe clair nous a pourtant été donné par ces mêmes autorités qu’il y avait anguille sous roche, qu’il fallait se méfier, qu’une chose pas très nette se tramait. Ce signal, qui aurait dû nous alerter tous, n’est autre que la volonté et la tentative du Conseil fédéral et du Parlement d’imposer un nouveau droit du mariage sans passer par une consultation du peuple et des cantons. Chose renversante dans un pays où les consultations populaires sont monnaie courante et sur des sujets bien moins importants que le mariage civil, centre névralgique de toute société.

Comment en est-on arrivé là? Je ne trouve aucune réponse valable à cette question. Ce qui est en soi très fâcheux. En effet, si on ne repère pas ce qui a mal fonctionné, on court évidemment le risque qu’un phénomène semblable puisse se reproduire à propos d’un autre sujet important. Faute de pouvoir expliquer ce qui s’est passé, je vais au moins rappeler certains faits majeurs, dont l’examen permettrait peut-être d’éclairer la face d’ombre du dérapage majeur de notre démocratie suisse, que représente la dénaturation de notre mariage civil.

Tout a commencé par un simple postulat d’une Conseillère nationale socialiste. Elle demandait au Conseil fédéral, en 2012, d’établir un rapport en vue d’une éventuelle adaptation du droit du mariage et de la famille en fonction des réalités et des évolutions sociétales. Postulat accepté par le Conseil national après recommandation du Conseil fédéral. Ce dernier demanda un avis de droit sur le sujet à l’Université de Bâle. L’avis conclut que l’État ne devrait pas réglementer les formes de vie commune, qui relèveraient de la seule liberté individuelle. Si toutefois l’État décidait de continuer à réglementer le mariage, il devrait le faire en supprimant tout «privilège» accordé aux couples hétérosexuels.

Le Conseil fédéral s’est empressé, le mot n’est pas trop fort, de suivre cet avis et de promouvoir activement l’ouverture du mariage à tous les couples, indépendamment du sexe des conjoints. Comment expliquer pareil empressement du Conseil fédéral, peu enclin habituellement à révolutionner la société? Un événement européen joua sans doute un rôle décisif.

La France, en 2013, était dirigée par un président socialiste, par un gouvernement socialiste, par un parlement socialiste. Tous les pouvoirs politiques étaient dans les mains du même parti, dans un pays où les droits populaires de référendum ou d’initiative n’existent pas. Cette France politiquement socialiste a donc imposé de force aux Français le «mariage pour tous», en dépit d’une forte opposition populaire: des centaines de milliers de personnes dans les rues du pays, à plusieurs reprises, pacifiquement, vainement.

L’année suivante, en 2014, le Département fédéral de Justice et Police (DFJP), dirigé par une ministre socialiste, organise dans la foulée à Fribourg une Journée sur l’avenir du droit de la famille en Suisse. C’est le début de l’implication et de l’empressement du Conseil fédéral en faveur d’un «mariage pour tous» à la française. En Suisse comme en France, il paraît évident qu’une certaine idéologie d’un certain socialisme fut déterminante.

Comment expliquer que le Parlement helvétique, majoritairement de droite ou du centre, ait suivi le Conseil fédéral avec docilité, sinon avec enthousiasme? Quels rapports de force entre les partis permet de comprendre un ralliement sans grande difficulté de l’Assemblée fédérale au bouleversement de notre droit du mariage? Il y eut certes des résistances, mais toutes furent finalement noyées dans un consensus étonnant.

Bref, l’obstination de nos autorités politiques en faveur du faux «mariage» actuel restent pour moi une énigme. Un historien du droit ou de la politique expliquera peut-être, dans vingt ou trente ans, les tenants et aboutissants des événements vécus par la Suisse, entre 2012 et 2022, en ce qui concerne le mariage et la famille.

Pour l’heure, efforçons-nous de nous poser la question sans y répondre trop hâtivement et trop facilement.

On pressent déjà le défi colossal que devrons relever les évêques suisses en prenant maintenant position. Ils seront conduits par la foi catholique à déclarer faux et injuste tout ce que la plupart – des politiques, des médias – ont déclaré juste et vrai concernant le nouveau «mariage». Cette déclaration, aussi nuancée et argumentée soit-elle, prendra le contrepied du discours dominant et de l’air du temps. Elle pourrait provoquer deux effets opposés, dont on verra lequel prédominera ou comment ils se contrediront. Premier effet, l’endurcissement des mauvaises consciences. Elles s’acharneront à ridiculiser ou à traiter les évêques de tradionalistes attardés. Autre effet, l’éveil ou le réveil des bonnes consciences. Elles verront, confusément ou clairement, que la promotion du «mariage pour tous» fut peut-être une erreur, une faute. Dont les conséquences les plus funestes seront très difficiles – pas impossibles? – à empêcher ou même à limiter.

(Prochain article: la position catholique sur le mariage)

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