L'Église catholique doit-elle réviser sa pastorale du pardon et de la miséricorde?

Une loi religieuse peut-elle être au-dessus des lois civiles d’un pays? La question s’est posée en France à propos du secret de la confession dans l’Église catholique, après la publication du rapport de la CIASE. Eglise, abus sexuels, pardon

Plus précisément, si un prêtre reçoit en confession connaissance d’un abus sexuel sur mineur ou sur personne dépendante, est-il tenu d’en informer le ministère public, et à trahir par là le secret sacramentel auquel il est tenu en vertu de son ministère?

Autrement dit, si une loi civile imposait une grave obligation de parler, qui serait nettement contraire à une grave obligation religieuse de se taire, laquelle de ces lois devrait l’emporter? Laquelle devrait s’imposer au prêtre s’agissant du secret de la confession?

BIEN POSER LE PROBLÈME

Pour trouver de bonnes réponse à cette question, il faut commencer par bien poser le problème. Il ne se réduit pas à un conflit insoluble entre deux instances légitimes, la loi civile et la loi religieuse. Entre les deux, il y a une instance plus décisive, qui doit trancher, à savoir la conscience personnelle.

Ce qui permet à la conscience de trancher, c’est une loi plus intime et plus impérieuse que toute loi humaine, civile ou religieuse, une loi non écrite sur du papier, mais dans le cœur de toute personne honnête et loyale. Loi de Dieu, quelle que soit l’idée qu’on se fait de Dieu.

C’est en vertu de cette loi qu’Antigone transgresse la loi humaine édictée par Créon, dans la tragédie de Sophocle. La jeune femme, qui sait qu’elle risque la mort, répond au roi: «Ce n’est pas Zeus qui l’a promulguée [ton ordonnance]. Je ne croyais certes pas que tes édits eussent tant de pouvoir qu’ils puissent permettre à un mortel de violer les lois divines: loi non écrites, mais intangibles.»

De son côté, le concile Vatican II développe le même principe au nom de la foi chrétienne (Constitution sur l’Église n° 36):

«Conformément à l’économie elle-même du salut, les fidèles doivent apprendre à distinguer avec soin entre les droits et les devoirs qui leur incombent en tant que membres de l’Église et ceux qui leur reviennent comme membres de la société humaine. Qu’ils s’efforcent d’accorder les uns et les autres entre eux, harmonieusement, se souvenant que la conscience chrétienne doit être leur guide en tous domaines temporels, car aucune activité humaine, fût-elle d’ordre temporel, ne peut être soustraite à l’empire de Dieu. Aux temps où nous sommes, il est extrêmement nécessaire que, dans la façon d’agir des fidèles, brillent à la fois clairement et cette distinction et cette harmonie, pour que la mission de l’Église puisse répondre plus pleinement aux conditions particulières du monde d’aujourd’hui. De même, en effet, qu’il faut reconnaître à la cité terrestre, légitimement appliquée aux soucis du siècle, le droit d’être régie par ses propres principes, de même, c’est à juste titre qu’est rejetée la doctrine néfaste qui prétend construire la société sans aucune considération pour la religion et s’attaque à la liberté religieuse des citoyens pour l’éliminer.»

Et le Catéchisme de l’Église catholique de préciser encore:

«Par sa raison, l’homme connaît la voix de Dieu qui le presse d’accomplir le bien et d’éviter le mal. Chacun est tenu de suivre cette loi qui résonne dans la conscience et qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain.» (§ 1706)

«C’est par le jugement de sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les prescriptions de la loi divine. La conscience est une loi de notre esprit, mais qui dépasse notre esprit […] La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ.» (§ 1778)

La conscience personnelle et honnête est donc au-dessus des lois humaines quand ces dernières sont injustes ou quand leur application violerait la liberté de conscience, qui est au cœur de la liberté religieuse, que l’État doit garantir.

En vertu même de la séparation de l’Église et de l’État, en France comme en Suisse, il est interdit à l’État de limiter ou d’empêcher la liberté de conscience et la liberté religieuse, qu’il doit au contraire respecter et protéger.

IL N’EST DONC PAS DE LA COMPÉTENCE DE L’ÉTAT DE SE PRONONCER EN QUOI QUE CE SOIT SUR LE SECRET DE LA CONFESSION SACRAMENTELLE ET CATHOLIQUE.

En revanche, L’ÉGLISE CATHOLIQUE PEUT ET DOIT S’INTERROGER SUR SA PRATIQUE DU SACREMENT DU PARDON, QUI NE SE RÉDUIT PAS AU SECRET DE LA CONFESSION.

VERS UNE PRATIQUE RENOUVELÉE DU SACREMENT DE RÉCONCILIATION

Cette pratique a connu toute une évolution et de grands changements au cours des âges. Durant les premiers siècles, le sacrement du Pardon n’existait pas. Ou plutôt, c’était le baptême lui-même qui était ce sacrement. Après le baptême, reçu en toute conscience et ferveur, les chrétiens étaient censés ne plus commettre de péché, en tout cas pas de péché grave.

Ils ne devenaient pas parfaits pour autant, évidemment, ils avaient conscience de manquer chaque jour de foi, d’espérance et de charité. Aussi demandaient-ils quotidiennement pardon à Dieu pour leurs fautes et leurs imperfections, sûrs que la miséricorde divine leur était accordée en réponse à leur prière et à leur désir de conversion. C’est ce que nous faisons aujourd’hui encore, notamment au début de chaque messe, en accueillant le pardon que Dieu ne cesse de nous offrir.

Avec le temps et un certain affadissement des ferveurs premières, l’Église dut faire face aussi à une expérience nouvelle, assez traumatisante, celle de péchés graves commis après le baptême.

TROIS PÉCHÉS GRAVISSIMES furent identifiés: l’apostasie, l’homicide et l’adultère. Pourquoi ces trois-là? Parce qu’ils constituaient des atteintes flagrantes à la sainteté et à l’amour de Dieu.

Atteinte directe à Dieu en ce qui concerne l’APOSTASIE, par reniement ou dissimulation de sa foi.

Atteinte indirecte mais tout aussi réelle à Dieu en ce qui concerne l’HOMICIDE, destruction violente d’une personne créée à l’image de Dieu, meurtre d’un frère ou d’une sœur en humanité. C’est une forme d’apostasie en acte, surtout si ce crime est commis dans un cadre religieux, comme ce fut le cas de l’assassinat d’Abel par son frère Caïn à l’occasion d’une pratique de leur culte.

Quant à l’ADULTÈRE, il n’était pas vu seulement comme un péché contre la vertu de chasteté, mais d’abord et surtout comme une trahison de l’alliance conjugale, reflet elle-même de l’alliance indissoluble du Christ avec l’humanité. Ici encore, la faute tient de l’apostasie puisqu’en trahissant son conjoint, on trahit Dieu dans son amour pour l’humanité.

UNE PÉNITENCE PUBLIQUE POUR LES PÉCHÉS GRAVISSIMES

Que faire en pareils cas, après l’apostasie, l’homicide ou l’adultère d’un baptisé? Des minorités rigoristes excluaient de tels fautifs sans rémission possible.

Mais ce ne fut pas le choix de l’Église dans son courant principal. Elle décida qu’il fallait OFFRIR UNE DEUXIÈME CHANCE AUX GRANDS PÉCHEURS, une sorte de second baptême, moyennant une pénitence publique.

Les coupables de fautes graves, qui voulaient se réconcilier avec Dieu et avec son Église, qu’ils avaient blessée par leur crime, entraient dans un groupe de pénitents pour un temps plus ou moins long.

Ils participaient à la première partie de la messe, la liturgie de la parole, mais pas à l’eucharistie proprement dite. Ils ne pouvaient pas recevoir la communion au corps du Christ durant leur temps de pénitence. La communauté priait pour eux et les soutenait dans leur chemin de réparation et de conversion.

INSCRIRE LA PÉDOCRIMINALITÉ PARMI LES FAUTES GRAVISSIMES

Les abus sexuels commis sur mineurs ou sur personnes dépendantes, notamment par des prêtres ou par des laïcs mandatés par l’Église, ne sont pas sans rapport avec les trois péchés graves de l’Église primitive: le meurtre, l’adultère, l’apostasie.

Ces crimes sont des APOSTASIES dissimulées, mais bien réelles. «Ce que vous avez fait aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait», dit Jésus. Abuser sexuellement d’un enfant ou d’une personne fragile et dépendante revient à s’en prendre au Christ lui-même, à travers un membre de son Corps.

Ils constituent aussi des MEURTRES inachevés, en quelque sorte, parce qu’ils portent atteinte à l’intégrité physique, psychologique et spirituelle des victimes.

Ils sont enfin des ADULTÈRES de la pire espèce, à cause de l’innocence des victimes et de la perversité des coupables prenant possession par ruse et mensonge du corps d’autrui. Une prostitution de l’autre sous prétexte d’alliance et d’amour.

RÉVISER LE DROIT CANONIQUE EN S’INSPIRANT DE LA PÉNITENCE PUBLIQUE DES PREMIERS SIÈCLES

L’Église catholique pourrait (devrait ?) faire le choix canonique d’une nouvelle discipline en matière de délits sexuels graves, en s’inspirant de l’antique institution des pénitents publics.

Si une personne avoue ce crime en confession, le prêtre pourrait, par exemple, lui signifier non seulement le refus d’une impossible absolution, mais aussi son exclusion de la pleine appartenance à l’Église, sa mise en marge de la communauté, en attendant et en espérant que cette personne acceptera d’entrer dans un temps et dans un groupe de pénitents en vue de sa réconciliation et de sa réparation.

Sans trahir du tout le secret sacramentel, on ouvrirait ainsi une voie authentique de prévention et de réparation de la pédocriminalité au sein de notre Église.

Cela supposerait une réflexion approfondie de la part des évêques et du pape en vue d’un traitement adéquat des abus sexuels, destiné non à punir les coupables, mais à leur restituer leur dignité de baptisés, souillée par eux, et à les rendre capables de réparer, autant que possible, les dommages infligés par eux aux victimes, à la communauté ecclésiale et, plus largement, à la communauté humaine.

LES ÉVÊQUES FRANÇAIS, DÈS LEUR PROCHAINE ASSEMBLÉE À LOURDES, DÉBUT NOVEMBRE, ENVISAGERONT-ILS LA POSSIBLE RÉVISION CANONIQUE ESQUISSÉE CI-DESSUS?

Je l’espère de tout cœur. Il me semble que certains documents du magistère romain vont déjà dans ce sens à propos des «délits les plus graves».

Ils indiquent une direction dans laquelle l’Église catholique pourrait franchir maintenant des étapes nouvelles, décisives et purificatrices.

P.S. Dans mon prochain et dernier article de cette série, il sera question de l’énigme abyssale de la sexualité humaine aux yeux de la foi chrétienne.

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