Abus sexuels en France (et ailleurs). Les acteurs du drame: abuseurs, responsables, réparateurs

Après les chiffres (voir article précédent), considérons maintenant trois catégories de personnes mises en évidence par le Rapport de la CIASE (Commission Sauvé) sur les abus sexuels dans l’Église catholique entre 1950 et 2020: les abuseurs, les responsables, les réparateurs. Qui sont-ils? Quelles questions nous posent-ils? Que pouvons-nous attendre d’eux? MS 10.02.06bis.jpg

On s’attachera ici à quelques aspects particuliers, sans répéter tout ce que le Rapport de la CIASE donne à entendre et à comprendre clairement. Et que les médias ont largement pointé du doigt. Les lecteurs soucieux de bonne information liront ou reliront le Rapport lui-même.

LES ABUSEURS COUPABLES                   

Remarque 1. Dans leur immense majorité, les abuseurs sont des hommes, des mâles.

 C’est vrai aussi bien dans la société en général que dans l’Église. Qu’est-ce que cela dit de la sexualité masculine? Cette question mériterait d’être réfléchie et approfondie à la lumière du Rapport de la Ciase, de façon interdisciplinaire par toutes les sciences concernées: psychologie, sexologie, sociologie, médecine, philosophie, théologie, éthique, etc.

On se contentera ici de suggérer une série de pistes à explorer. Autant de questions que chacun (et chacune) peut se poser en fonction de sa propre expérience. En attendant de nouvelles études sérieuses et documentées.

Les hommes (les mâles) seraient-ils plus avides de sensations physiques immédiates, tandis que les femmes seraient plus en recherche de sécurité affective à long terme? Cela tiendrait-il au fait suivant. Un rapport sexuel complet n’a guère de conséquence biologique pour l’homme, tandis que, pour la femme, il peut y avoir fécondation, puis neuf mois de grossesse et l’accouchement.

Le rapport respectif que l’homme et la femme ont à l’enfantement, de par leur biologie,  déterminerait-il aussi leur façon de penser, de ressentir et de vivre leur sexualité? Vu la connexion foncière, chez l’être humain, entre le corps, le cœur et l’esprit, cette hypothèse n’a rien de farfelu.

Autre question, si l’homme devient plus facilement un prédateur sexuel que la femme, serait-ce à cause de sa présumée plus grande force physique et de son besoin, à travers elle, d’exercer sa supériorité et sa domination sur l’autre sexe?

Ou bien, au contraire, l’homme chercherait-il à travers des «conquêtes» nombreuses et éphémères à surmonter sa faiblesse et sa peur? Peur de ne pas être à la hauteur de son rôle actif et perceptible dans l’acte sexuel. Peur de ne pas «réussir» à satisfaire sa propre libido ni celle de sa partenaire? Peur d’une «panne»? S’il est possible à la femme, jusqu’à un certain point, de faire semblant de jouir, l’homme ne peut pas cacher les ratages de ses entreprises sexuelles extériorisées et visibles dans ses organes.

De bonnes réponses à ces questions permettraient d’offrir aux garçons une meilleure éducation affective et sexuelle.

Remarque 2. Dans la société en général et dans l’Église en particulier, les abuseurs sont des pères, au sens large.

Dans la société, dans les familles, il s’agit des pères naturels, mais aussi de figures analogues (oncle, grand-père, beau-père, adulte ami de la famille). Dans l’Église, il s’agit de ceux que l’on appelle «mon père», des prêtres, mais aussi de laïcs en mission ecclésiale (animateurs ou accompagnateurs d’enfants et de jeunes en diverses activités pastorales).

Le point commun à toutes ces personnes est l’exercice d’un pouvoir et d’une autorité sur les enfants. Il doit viser un but unique, celui d’éduquer, d’élever, de faire grandir les enfants, pour le bien de ces derniers, de la façon la plus désintéressée possible.

Comment expliquer que ce pouvoir et cette responsabilité se pervertissent en son contraire: une mainmise sur l’enfant, une maltraitance, un viol de son intégrité physique et psychique? Serait-ce parce que l’enfant, pour le père, est toujours une sorte d’étranger, qu’il n’a pas porté dans son corps comme la mère? Serait-ce qu’il se venge inconsciemment sur les enfants de ses ratages sexuels, affectifs et relationnels avec les femmes? Dans le cas des «pères» prêtres, cela tient-il aussi à un célibat mal assumé, accepté avec résignation, sans conviction, pour simplement obéir à une prescription ecclésiastique?

De bonnes réponses à ces questions permettraient à l’Église catholique de réviser sa discipline concernant le célibat obligatoire des prêtres, et, dans tous les cas, d’offrir aux candidats à la prêtrise une formation meilleure, dans un espace de vraie liberté intérieure.

LES RESPONSABLES

Par responsables, on entend ici des personnes ou des institutions qui ont l’obligation, en vertu de leur mission et de leur autorité, de protéger les enfants, de prévenir les abus sexuels, de les dénoncer et de les réprimer. Sous peine de manquer gravement à leur devoir et d’encourir le reproche fondé de négligence, de prévarication, voire de complicité avec les abuseurs.

Dans la société, les responsables sont avant tout les gouvernants, les parlementaires et les juges. On attend d’eux qu’ils s’engagent bien davantage que jusqu’ici dans le combat contre la pornographie en général, surtout contre celle qui implique des enfants ou qui s’adresse à eux, notamment sur l’internet.

Selon le Rapport Ciase-Inserm, la majorité des abus sexuels commis dans l’Église catholique l’ont été dans la première période étudiée, les année 1950-1970. Or, durant cette période, en France, régnait une surprenante complaisance sociale envers ce que nous appelons aujourd’hui pédocriminalité.

Des intellectuels, des écrivains, des influenceurs culturels étalaient avec succès dans leurs publications et dans les médias leurs aventures sexuelles avec des mineurs (G. Matzneff, R. Peyrefitte). Ils s’inscrivaient dans le sillage de devanciers renommés et admirés (A. Gide, H. de Montherlant).

Cela n’excuse en rien les agissements coupables de prêtres à cette époque, mais rend tout de même attentif aux liens qui, malgré tout, existent entre la société et une institution religieuse, l’une influençant l’autre, pas forcément dans le meilleur des sens.

Sans condamner la société, l’Église catholique devrait se garder de subir l’air du temps en voulant «être de son temps». Sans s’opposer à la société, elle devrait néanmoins devenir de plus en plus une force morale de proposition, par l’exemple d’abord, par la parole ensuite.

Dans l’Église catholique, les responsables premiers sont par nature les évêques et les dirigeants des ordres religieux, masculins et féminins. C’est donc à eux que le Rapport de la Ciase a été remis publiquement, à juste titre, le 5 octobre 2021. Pour qu’ils en prennent connaissance et, surtout, qu’ils en tirent les conclusions institutionnelles qui s’imposent.

Le Rapport énumère pas moins de 45 Recommandations à l’adresse des responsables ecclésiastiques.

En les examinant attentivement et en les mettant en œuvre le mieux possible, les responsables catholiques d’aujourd’hui et de demain deviendront les premiers réparateurs des défaillances passées.

LES RÉPARATEURS

Il ne saurait être question pour les évêques d’aujourd’hui de démissionner, comme d’aucuns le réclament de façon irréfléchie. Au contraire, ils sont missionnés pour réparer en première ligne ce que leurs prédécesseurs ont abîmé par leur démission passée.

Il sera question plus précisément de cela dans mon prochain article sur la gouvernance dans l’Église.

Dans mon premier article («Sens christique d’un séisme»), j’ai mentionné l’action réparatrice exercée par les victimes, y compris celles qui s’opposent à l’Église.

Les abuseurs (réels, potentiels) peuvent aussi contribuer au redressement souhaité, par leur conversion, par leur participation à la prévention des abus à partir de leur expérience de «repentis». Un peu comme des alcooliques devenus abstinents sont bien placés pour encourager d’autres à se libérer de cette addiction.

Les prêtres sont appelés à redécouvrir leur belle vocation, à l’exercer dans un esprit de service, à maintenir la bonne distance avec les enfants, les jeunes et les femmes, moyennant une saine hygiène de vie, soutenus par l’amitié fraternelle de confrères et de laïcs.

Les fidèles qui le peuvent sortiront du «moment de la honte et de la colère» en devenant de plus en plus… fidèles. Au Christ et à son évangile, d’abord, à leur Église ensuite, dont ils sont les membres autant que les prêtres et les évêques. Membre souffrants, membres agissants, membres animés par l’Esprit saint.

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