Rapport de la CIASE sur les abus sexuels. SENS CHRISTIQUE D'UN SÉISME

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Dans ce commentaire du séisme provoqué en France, et ailleurs, par la publication, le 5 octobre 2021, du Rapport de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église catholique), dit aussi Rapport Sauvé, du nom de son président, je m’interroge sur le SENS CHRISTIQUE DE CE CATACLYSME.

La signification de ce titre et de cette question apparaîtra au fil des lignes qui suivent.

UNE LAME D'HYPOCRISIE D'INTENSITÉ MAXIMALE

Depuis le terrible exemple des papes et des prélats de la Renaissance, nous voici peut-être devant le plus grand scandale dans l’histoire de l’Église catholique. Dans l’un et l’autre cas, au 16e siècle comme aujourd’hui, le catholicisme institutionnel mérite les reproches adressés par Jésus aux pharisiens de son temps (Matthieu 23):

«Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clé le royaume des Cieux devant les hommes; vous-mêmes, en effet, n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui veulent entrer!

Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis à la chaux: à l’extérieur ils ont une belle apparence, mais l’intérieur est rempli d’ossements et de toutes sortes de choses impures. C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal.»

On a beau dire que les prêtres et les religieux abuseurs n’ont constitué qu’une minorité de la corporation des clercs, ce qui est vrai (environ 3%), la méconnaissance et la dissimulation de ces actes étaient à ce point générales que nous devons constater que L'ÉGLISE CATHOLIQUE DANS SON ENSEMBLE, EN TOUT CAS EN FRANCE, A BEL ET BIEN TRAHI SA MISSION, SA VOCATION ET SON SEIGNEUR DURANT LES ANNÉES 1950-2020.

Ce n’est pas tout.

Les abus et les viols perpétrés sur des enfants sont toujours une abomination, un crime contre l’humanité, je veux dire contre la dignité humaine de ces enfants. Ils souillent cette humanité dans ce qu’elle a de plus intime et de plus noble: le désir et la capacité d’aimer et d’être aimé.

Mais quand ils sont commis par des prêtres et dissimulés par des évêques, ces mêmes crimes deviennent rien de moins que des CRIMES CONTRE LA DIVINITÉ DU CHRIST, qui s’est uni pour toujours à notre humanité, qui s’est identifié spécialement aux petits, aux fragiles, aux innocents bafoués.

LES CLERCS ABUSEURS D'ENFANTS CRUCIFIENT CELUI-LÀ MÊME QU'ILS APPELLENT LEUR SEIGNEUR et leur Dieu, celui qu’ils prétendent – et qu’ils devraient – représenter.

Ils le crucifient doublement: dans la personne des enfants, mais aussi dans leur propre humanité, dans leur propre être ecclésial, qu’ils renient dans la nuit ou dans la pénombre de leur conscience ténébreuse.

Ce n’est pas seulement de l’hypocrisie, mais de la trahison. C’est de l’apostasie en acte.

Ces événements, les viols, les abus et les lâchetés, reproduisent ce qui s’est passé jadis au Golgotha. Le complot des grands prêtres contre le Galiléen. Jésus malmené, flagellé, couronné d’épines, moqué, torturé, crucifié, trahi par l’un de ses disciples, renié par un autre, abandonné par d’autres encore.

PENDANT DES DÉCENNIES, UNE ÉGLISE A RENIÉ ET CRUCIFIÉ SON SEIGNEUR DANS LA PERSONNE DES MEMBRES LES PLUS FRAGILES DU CORPS DU CHRIST.

«Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé», note l’évangéliste Jean après le coup de lance qui déchire le côté du Crucifié, qui vient d’expirer. Le Rapport de la CIASE nous dit à sa manière: Voyez Celui que vous avez transpercé en violentant les petits.

Là n’est pas encore le plus stupéfiant. CE REGARD SUR LES PETITS CRUCIFIÉS N'EST PAS POUR NOUS PLONGER DANS LE DÉSESPOIR, MAIS POUR NOUS OFFRIR EN CADEAU CE QUE NOUS NE MÉRITONS PAS: LE SALUT, LA GUÉRISON, LA RÉDEMPTION. «Par ses plaies, nous sommes guéris». Un ancien prophète, Isaïe, l’avait annoncé depuis longtemps.

Du corps transpercé du Christ coule de l’eau et du sang, de la vie et de l’amour. Pour ceux-là mêmes qui l’ont crucifié.

Des souffrances atroces et des plaies des victimes de viols et d’abus, de leurs cris, de leur colère, de leurs souvenirs empoisonnés se déverse une énergie qui peut, qui doit nous tirer hors de la boue et nous hisser vers la réparation, vers la rédemption.

LES PLUS BLESSÉES DES VICTIMES PEUVENT DEVENIR À LA FOIS ADVERSAIRES DÉCLARÉS DE L'ÉGLISE ET EN MÊME TEMPS INSTRUMENTS DIVINS.

Des victimes de prêtres, pas toutes, peuvent devenir adversaires farouches de l’Église, soit en la quittant, ayant perdu toute confiance en elle, soit en l’attaquant ouvertement, cherchant à la punir, à la frapper, voir à la détruire.

Ce faisant, ces adversaires-là peuvent être considérés comme les instruments dont Dieu se sert pour corriger et purifier son Église.

Telle est en tout cas une paradoxale et profonde intuition biblique. Afin de sauver Israël de ses constantes infidélités, Dieu secoue et frappe son peuple en lui suscitant des ennemis vainqueurs. C’est afin de susciter une prise de conscience et une conversion.

Enfermés dans la fournaise préparée pour eux par Nabucodonosor, roi de Babylone, trois jeunes gens chantent parmi les flammes qui ne leur font aucun mal. L’un d’eux s’adresse ainsi à Dieu:

«Tes sentences de vérité, tu les as exécutées par tout ce que tu nous a infligé, à nous et à Jérusalem, la ville sainte de nos pères. Avec vérité et justice, tu as infligé tout cela à cause de nos péchés. Car nous avons péché quand nous t’avons quitté." (Livre de Daniel, 3, 28-29)

S’ensuivra une ardente prière à Dieu pour le supplier de libérer et de sauver son peuple pécheur:

«Prends pitié de nous, Maître et Dieu de tout. Répands la crainte sur toutes les nations. À nos dépens, tu leur montras ta sainteté, à leur dépens, montre-nous ta grandeur. […] Prends pitié du peuple porteur de ton nom. Prends compassion de ta ville sainte. […] Écoute la prière de tes serviteurs, selon ta bienveillance à l’égard de ton peuple. » (Livre de Ben Sira, 36, 1-22)

Pareille interprétation des malheurs d’Israël ne se limite pas à la prise de Jérusalem par Nabucodonosor et à la déportation des Juifs à Babylone, au 6e siècle avant Jésus Christ. Il y a là comme une constante de l’histoire d’Israël selon la Bible, dès le début:

«Avec nos pères, nous avons péché, nous avons failli et renié. En Égypte, nos pères ont méconnu tes miracles, oublié l’abondance de tes grâce Et résisté au bord de la mer Rouge. Mais à cause de son nom, il les sauva. […] Alors ils chantent ses louanges. Mais ils s’empressent d’oublier ce qu’il a fait. Ils se livrent à leur convoitise dans le désert… À l’Horeb ils fabriquent un veau, ils adorent un objet de métal… Ils oublient le Dieu qui les sauve… » (Psaume 105)

Dans le Nouveau Testament, Paul reprendra ce thème dans sa lettre aux Romains (2, 24): «À cause de vous, le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations.»

Pas plus qu’Israël autrefois, l’Église catholique n’est jamais à hauteur de la sainteté de son Seigneur. Elle est toujours aussi pécheresse et médiocre. En certaines circonstances plus qu’en d’autres. Elle n’en témoigne pas moins, par ses membres fidèles, de la sainteté de Dieu.

Le regard biblique sur les personnes qui s’en prennent aujourd’hui à l’Église, pour avoir été abîmées en son sein, pourrait bien éclairer d’une clarté nouvelle la publication et les effets du rapport de la CIASE. Cela semble scintiller déjà dans le titre du rapport: «DE VICTIMES À TÉMOINS».

Témoins de la souffrance, témoins à charge. Témoins aussi, le voulant ou non, de l’évangile.

OUI, L'ACTE D'ACCUSATION QUE LES VICTIMES D'ABUS ET LEURS DÉFENSEURS DRESSENT CONTRE L'ÉGLISE, À TRAVERS LE RAPPORT SAUVÉ, N'EST AUTRE QUE L'ÉVANGILE DONT SE RÉCLAME L'ÉGLISE.

Même soutenu par des personnes qui auraient rompu tout lien avec l’Église, ce procès tire sa légitimité et ses arguments de l’enseignement en parole et en acte de Jésus lui-même.

L’enquête de la CIASE concerne la pédocriminalité dans l’Église catholique durant une période précise, les années 1950 à 2020.

Un coup de rétroviseur sur cette période fait apparaître un contraste étonnant entre élan de conversion et médiocrité ambiante.

Le plus marquant des élans de conversion fut le concile Vatican II (1962-1965), convoqué par le pape Jean XXIII et mené à bien par son successeur Paul VI. Il n’y fut jamais question de possibles abus sexuels au sein de l’Église catholique.

En 1994, le pape Jean-Paul II publie une Lettre apostolique intitulée «À l’approche du troisième millénaire de l’ère nouvelle». Il entrevoit un «nouveau printemps de vie chrétienne». Il invite les catholiques à reconnaître leurs erreurs et leurs faiblesses du passé, à s’en purifier, déclarant notamment:

«Il est donc juste que, le deuxième millénaire du christianisme arrivant à son terme, l'Église prenne en charge, avec une conscience plus vive, le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances dans lesquelles, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l'esprit du Christ et de son Évangile, présentant au monde, non point le témoignage d'une vie inspirée par les valeurs de la foi, mais le spectacle de façons de penser et d'agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignage et de scandale.»

Ces grandes aspirations semblent néanmoins s’enliser dans une médiocrité générale ou plutôt dans une sainteté vacillante de l’Église catholique. Si les saints ordinaires furent sans doute très nombreux, les saints éclatants, les saints universellement connus et reconnus, les saints canonisés furent relativement rares.

Dans la seconde moitié du 20e siècle, deux furent des papes forcément visibles à cause de leur statut: Jean XXIII et Paul VI. Auxquels s’ajoutent les belles figures de Mère Teresa de Calcutta, d’Oscar Romero, de Josemaria Escrivá de Balaguer et du Padre Pio. En ce 21e siècle, il n’y a pour l’instant que le pape Jean-Paul II.

Si on compare ce bilan avec celui de la période (environ 1550-1700) qui suivit la grande crise de la Renaissance et de la Réforme, le contraste saute aux yeux. Il y eut à cette époque-là Ignace de Loyola, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, François de Sales, Bérulle, Jean Eudes, Vincent de Paul, et d’autres encore. Un siècle de saints et de saintes immenses, réformateurs de l’Église par leur rayonnement.

Après le séisme des abus sexuels, verrons-nous une nouvelle éruption volcanique de sainteté brûlante?

C’est ce que nous devons espérer. Tout en demandant pour nous-mêmes le feu de l’Esprit qui fait toute chose nouvelle.

 

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