Escapades sociales et spirituelles

  • Abus sexuels. Des chiffres effrayants à bien comprendre

    216'000 enfants auraient donc été abusés sexuellement en France par des prêtres ou des religieux entre 1950 et 2020. Si on y ajoute les enfants abusés par des laïcs en mission ecclésiale, le total des victimes grimperait à 300'000. MS 10.02.06ter.jpg
     
    Tels sont les chiffres effarants établis par la CIASE, repris en priorité par tous les médias. Ils ont choqué l’opinion publique. À juste titre.
     
    Pour comprendre ce qu’ils signifient exactement, il faut impérativement tenir compte des faits suivants.
    Le rapport de la CIASE est le résultat d’un immense et méticuleux travail comportant DEUX VOLETS ARTICULÉS MAIS BIEN DISTINCTS: LE QUALITATIF ET LE QUANTITATIF.
     
    Le VOLET QUALITATIF était le plus délicat, le plus complexe, le plus nouveau et le plus inquiétant. Il s’agissait de donner la parole aux victimes, d’écouter leurs confidences souvent terribles, afin de comprendre non seulement la natures des abus subis, parfois de façon répétée, mais aussi les effets destructeurs de ces abus sur la santé physique, psychique, affective et spirituelle des personnes ainsi malmenées dans le cadre ecclésial catholique.
     
    Pour la première fois, on prenait conscience de la gravité de ces traumatismes, tels qu’ils s’exprimaient par la bouche même des personnes concernées, et pas seulement à travers l’avis de quelques experts.
     
    Concernant ce premier volet de son enquête, la Commission Sauvé a auditionné une vingtaine de victimes d’abus et une quarantaine de personnalités proches, à divers titres, des victimes ou spécialistes de cette problématique des abus sexuels.
     
    Pour le VOLET QUANTITATIF, la Commission a mené diverses enquêtes fouillées, notamment dans les archives ecclésiastiques, dans la presse, dans les dossiers judiciaires.
     
    La principale investigation quantitative fut toutefois menée à bien par l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) associée à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales).
     
    Le Rapport final de la CIASE, en ce qui concerne le volet quantitatif, s’appuie donc totalement sur le Rapport de l’INSERM, partie intégrante de l’ensemble présenté publiquement le 5 octobre 2021 par Jean-Marc Sauvé, président la CIASE.
     
    En lisant ce rapport de l’INSERM, on comprend mieux la signification des chiffres impressionnants établis par la CIASE : 300'000 enfants victimes d’abus dans le cadre de l’Église catholique, en France, entre 1950 et 2020.
     
    Voici quelques remarques concernant ce rapport de l’Inserm.
     
    PREMIÈRE REMARQUE: la source et le sens des chiffres
     
    La première chose à bien remarquer est que les deux chiffres en cause – 216'000 et 300'000 victimes (enfants et religieuses majeures) – DÉCOULENT D’UNE PROJECTION ET NON D’UN COMPTAGE.
     
    La Commission n’a évidemment pas questionné les quelque 60 millions de Français sur leurs expériences sexuelles heureuses ou malheureuses.
    Elle s’est adressée par internet à un échantillon représentatif de 28'010 personnes. Ce volume est nettement plus important que celui des sondages habituels, qui comprennent en général entre 1'000 et 3'000 individus interrogés. Mais cela reste tout de même très limité par rapport à la population réelle.
     
    Avec beaucoup de précautions et de prudence, la Commission a donc transposé les résultats constatés dans son enquête sur l’ensemble des Français. Statistiquement, cela est parfaitement vraisemblable.
    Mais cela reste UNE ESTIMATION, CERTES CRÉDIBLE ET INTÉRESSANTE, ET NON UNE CERTITUDE.
     
    Si on interrogeait réellement tous les Français, à supposer que cela soit possible, on aurait peut-être des surprises. Comme cela arrive parfois lorsqu’un vote populaire dément les prévisions annoncées par les sondages les plus sérieux.
    La Commission est d’avis que son estimation est plutôt sous-évaluée que surévaluée. On peut l’en croire, sans pour autant en être certain.
    Quand on lit le rapport de l’Inserm, on trouve presque à chaque ligne des éléments de prudence et de circonspection.
    En revanche, ces éléments disparaissent forcément de tous les résumés, comptes rendus, articles de presse et interviews, qui mettent en évidence les deux chiffres géants, 216'000 et 300'000, sans préciser à chaque fois qu’il ne s’agit pas d’un comptage, mais d’une estimation.
    Cette remarque n’enlève rien à l’importance des conclusions du Rapport de la CIASE ni à la signification dramatique de son évaluation chiffrée.
     
    Joints à l’enquête qualitative, ces résultats quantitatifs ne laissent guère de doute concernant une DÉFAILLANCE SYSTÉMIQUE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE EN CE QUI CONCERNE LES ABUS SEXUELS PERPÉTRÉS SUR DE NOMBREUX ENFANTS.
     
    DEUXIÈME REMARQUE: la définition des «abus sexuels»
     
    Une deuxième remarque capitale concerne la compréhension de CE QUE LA CIASE ENTEND PAR «ABUS SEXUEL» dans son enquête et dans son rapport.
     
    Voici sa réponse. (Rapport Inserm, p. 26-27. Je souligne.)
     
    «Quelle différence entre violence sexuelle et abus sexuel? Les violences sexuelles recouvrent les situations dans lesquelles UNE PERSONNE IMPOSE À UNE AUTRE DES ACTES OU DES PROPOS À CARACTÈRE SEXUEL QUI N’ONT PAS ÉTÉ SOLLICITÉS.
    «On peut regrouper sous cette expression les rapports ou tentatives de rapports sexuels forcés, les ATTOUCHEMENTS des parties intimes ou BAISERS imposés, le fait de S’EXHIBER nu ou encore le HARCÈLEMENT sexuel. L’abus sexuel précise dans quel cadre se produisent ces violences.
    «Nous avons fait le choix de recourir aux deux expressions dans ce rapport. L’enquête conduite par l’Inserm porte sur les actes de violence sexuelle commis contre des mineurs ou des religieuses dans l’Église catholique romaine.
    Parce que ces violences sexuelles prennent place dans un CADRE RELATIONNEL ÉTABLI, DANS LEQUEL UNE PERSONNE, EN SITUATION DE POUVOIR INSTITUTIONNALISÉ PAR RAPPORT À UNE AUTRE, ABUSE DE CE POUVOIR EN L’ÉTENDANT AU CHAMP SEXUEL, nous adoptons dans ce rapport l’expression abus sexuel lorsque nous traitons spécifiquement du contexte relationnel dans lequel les violences sexuelles sont commises.
    «La notion d’abus nous est apparue adaptée pour étudier les facteurs favorisant ces violences sexuelles en contexte catholique, car elle oriente l’analyse vers la nature de la relation (asymétrique et tournée vers la SATISFACTION UNIQUE DE L’ABUSEUR) entre les personnes concernées.
    «Par ailleurs, pour un certain nombre des personnes que nous avons entendues, l’expression «violences sexuelles» décrit mal les gestes qui ont été posés sur eux par leurs abuseurs (par exemple quand il s’est agi de CARESSES, parfois accompagnées de MOTS TENDRES), même s’il est tout à fait indiscutable à nos yeux qu’il s’agit bien de violences.
    «Le concept d’abus sexuel repose sur l’idée que l’asymétrie de la relation et l’exploitation d’une vulnérabilité par une personne contre une autre constituent un obstacle intrinsèque à
    l’expression d’un consentement libre et éclairé ; il peut être appliqué à toute relation où une personne – même majeure, placée sous l’autorité de fait ou de droit d’une autre, subit des
    violences sexuelles. Il permet également de penser des GESTES À CARACTÈRE SEXUEL COMMIS SANS VIOLENCE, MENACE OU SURPRISE.» (Fin de citation)
     
    CETTE DÉFINITION LARGE DES ABUS PAR LA CIASE ME PARAÎT TOUT À FAIT PERTINENTE ET ÉCLAIRANTE DANS LE CADRE SON ÉTUDE.
     
    Notamment pour la raison suivante. Tous les actes décrits touchent bel et bien la sphère intime des victimes, qui devrait rester intouchable dans toute relation pastorale. De plus, il est évident que des actes apparemment anodins (baisers, caresses, mots tendres à connotation amoureuse) transgressent déjà UNE LIMITE À NE PAS FRANCHIR et ouvrent la porte à des agissements répétés et de plus en plus graves, jusqu’au viol.
     
    S’ensuivent des conséquences importantes en vue de la PRÉVENTION DES ABUS. Cette dernière ne sera efficace que si elle interdit clairement les actes apparemment anodins et non seulement les fautes plus graves qui risquent fort d’en découler.
     
    TROISIÈME REMARQUE: la prévalences des abus dans l’Église catholique (Images des tableaux ci-dessous)
     
    Un premier tableau du Rapport de l’Inserm montre la PROPORTION D’ENFANTS ABUSÉS SELON LE CADRE SOCIAL DANS LEQUEL LES ABUS ONT ÉTÉ COMMIS. (Figure 21, p. 382)
     

    Rapport-INSERM-CIASE_Tableau21.jpg

    Commentaire de la Commission :
    «3,7% des personnes de plus de 18 ans en France Métropolitaine ont été abusées mineures par un membre de leur famille. 1,2% des personnes ayant pratiqué des activités liées à l’Église catholique dans l’enfance (scoutisme catholique, mouvement de jeunesse catholique, catéchisme, aumônerie, internat catholique) déclarent avoir été abusées par une personne en lien avec l’Église catholique et ce pourcentage est de 0,8% s’agissant des violences perpétrées par un membre du clergé (prêtres, religieux, diacres).»
     
    LA FAMILLE EST DONC DE LOIN LE CADRE LE PLUS EXPOSÉ AUX ABUS. MAIS CELA N’ENLÈVE RIEN À LA GRAVITÉ ET AU VOLUME DES CRIMES PERPÉTRÉS AU SEIN DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE. Pour deux raisons.
    Primo, parce que les enfants en contact avec l’Église sont évidemment une minorité parmi l’ensemble des enfants. Secundo, parce que l’Église se doit, en vertu de sa nature et de sa mission, d’être par excellence un lieu de protection de l’enfant, un sanctuaire de son éducation.
     
    On peut cependant espérer vivement qu’une purification en cours et à venir de l’Église catholique suscite un effort général de toute la société pour prévenir les abus sexuels d’enfants dans tous les milieux de vie et d’activité, à commencer par la famille.
     
    Un autre tableau de l’Inserm met en évidence la PROPORTION DE FILLES ET DE GARÇONS ABUSÉS DANS LES DIFFÉRENTS MILIEUX SOCIAUX. (Fig. 22, p. 383)
    Rapport-INSERM-CIASE_29-09_Tableau22.jpg
     
    Commentaire de la Commission:
    «La famille est clairement la sphère de socialisation où se produisent le plus de violences sexuelles sur personnes mineures, avec un taux de violences qui s’élève à 3,7% (figure 21). Les jeunes filles sont beaucoup plus touchées que les jeunes garçons : 5,8% des femmes ont subi une telle violence quand elles étaient mineures et 1,5% des hommes (figure 22).
    «La deuxième institution où s’exercent le plus, en proportion, les violences sexuelles sur personnes mineures apparaît être l’Église catholique. 1,2% des personnes ayant pratiqué dans l'enfance des activités liées à l'Église catholique (scoutisme catholique, mouvement de jeunesse catholique, catéchisme, aumônerie ou internat catholique) déclarent ainsi avoir subi un abus avant l’âge de 18 ans de la part d’une personne en lien avec l'Église. Cette proportion est de 0,8 si l’on se restreint aux violences commises par un membre du clergé (prêtres, religieux, diacres).» (Fin de citation)
     
    Par rapport à la famille et à d’autres institutions, le tableau fait apparaître une MAJORITÉ ÉTONNANTE ET SIGNIFICATIVE DE GARÇONS PARMI LES JEUNES VICTIMES au sein de l’Église catholique.
     
    Comment expliquer ce constat? Ambivalence sexuelle des membres du clergé? Idéalisation du célibat? Simple question d’opportunité? Survalorisation de la masculinité à travers l’exclusion des femmes de tout ministère ordonné? Autre facteur?
    Je tenterai d’y voir clair dans un prochain article… si j’y parviens!